8 novembre 2018

Le Songe et nous

Après la répétition
TG Stan
DR

Cette reprise d’« Après la répétition » offre une conclusion délicate au nouveau triptyque Bergman que propose le TG Stan au Théâtre de la Bastille, irrigué par le spectre de Strindberg et du « Songe ». Si le drame suédois était explicitement convoqué par « Infidèles », dans une fantaisie expérimentale pleine de poussière parodique, il n’est ici qu’un horizon scénique, prétexte aux retrouvailles du metteur en scène Henrik Vogler (Frank Vercruyssen) et de la jeune comédienne Anna Egerman (Georgia Scalliet), celle-ci devant incarner le rôle principal jadis tenu par sa mère. Strindberg ajoute à ce lignage tchekhovien un intertexte symbolique et fécond, le regard céleste et initiatique que le dramaturge suédois posait sur le malheur humain rejaillissant dans celui que Bergman porte sur le théâtre lui-même. Prétendant maîtriser la fureur et les mystères du monde par la technique représentative, Henrik Vogler est bien vite rattrapé par cette « vieille machine » pleine d’engrenages tragiques que déclenchent la scène et la vie. Le pirandellisme écrémé de cet énième scénario métathéâtral trouve une vérité scénique inoubliable dans l’installation sommaire que fabrique encore le collectif belge à l’aide de rideaux blancs froissés, d’un bracelet invisible ou d’un trench-coat humidifié par de l’Evian. En rendant à l’objet et à la parole dramatiques toute la présence essentielle et sensuelle que la comédie et l’existence ne font qu’imiter, l’esthétique du TG Stan trouve une motivation inégalée dans l’infra-théâtralité naturelle que lui retransmet ce texte. En plus d’exhiber les travestissements virtuoses de Georgia Scalliet dans un cadre plus intimiste que « La Nuit des rois », la reprogrammation de ce spectacle créé en 2013 entraîne un examen critique du travail mené depuis par Frank Vercruyssen et ses acolytes. Ce requiem pour l’artiste marque une parenthèse heureuse pour le TG Stan qui, remisant distanciation et digressions, met lui-même à l’épreuve ses amours théâtrales, répare la dérive systémique qu’avait laissé craindre « Infidèles » et retrouve le trouble sulfureux d’un théâtre incarné, pauvre et songeur.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 30/04/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’enfant rêvé

Souvent mise en scène ou filmée, l’éducation relationnelle que fait subir la mère au fils donne parfois lieu à des représentations embarrassantes – celles où l’homophobie devient, par exemple, un moteur comique très complaisant. Dans son écriture, Arthur Dreyfus évite plutôt bien ses écueils. D’abord parce que son moi autofictif
20 avril 2026

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026