20 octobre 2018

L’orgie spectrale d’Arthur Nauzyciel

La Dame aux camélias
Arthur Nauzyciel
DR

Lorsque la courtisane Marguerite Gautier reprend vie à l’orée du spectacle, portée par le souvenir brûlant du narrateur en voix off et par les bras musclés de ses anciens partenaires, la dramaturgie à rebours de « La Mouette », récente création d’Arthur Nauzyciel inaugurée par la résurrection de Treplev, nous revient à l’esprit. Au lac noir de Tchekhov succède une bonbonnière écarlate occupée par des vêtements qui bâillent, quelques sofas, des lampadaires, et par un statuaire phallique proéminent (œillade dispensable à Kubrick). Cette allégorie coquette et facile n’entrave pourtant pas le vertige que déclenche la nouvelle sonate des spectres de Nauzyciel, ce dernier parvenant encore une fois à abolir le présent théâtral par un travail corporel, scénographique et textuel d’une rare incandescence. « On se moque du public et il faudrait fermer sa gueule », hurle en pleine représentation la brioche fâcheuse d’un spectateur décontenancé, ce dimanche 11 octobre à Sceaux, par cette exigence formelle forcément clivante. Ce « spectacle clair, plus que les tréteaux vastes, avec ce don, propre à l’art, de durer longtemps », comme l’avait rêvé Mallarmé, triomphe pourtant des trois heures sans entracte qu’il est parvenu à dilater. Purgeant la bile mélodramatique du roman et dépassant sa critique sociale, Nauzyciel réécrit théâtralement, en entrecroisant fidèlement la matière romanesque et dramatique de Dumas fils, une pure tragédie du désir. Si le récit passionné du narrateur romantique avait pour ambition explicite de réhabiliter la figure féminine, l’esthétique de Nauzyciel confère à Marie-Sophie Ferdane un élan mythique qui transcende la « vie automatique » de son personnage, rythmée prosaïquement par la couleur aguicheuse des camélias (rouges cinq jours par mois). Les images en noir et blanc de Pierre-Alain Giraud, mélancoliques et sulfureuses, raniment en fond de scène l’état extatique des corps en présence. Répétitives, ces projections condensent visuellement les désirs éphémères et redonnent à cette énième histoire d’amour impossible une éternité illusoire et salvatrice, un temps retrouvé par Nauzyciel dans cette puissante orgie symboliste.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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