8 octobre 2018

Marché Noir dans la Nuit Blanche

Marché Noir
LUIT (Laboratoire Urbain d'Intervention Temporaire) | Aurélien Leforestier | Zelda Soussan
DR

En cette soirée du 6 octobre, à l’entrée du pont Saint-Louis, la Nuit Blanche se teinte de noir pour interroger la valeur de nos désirs. Autour de deux performeurs, un groupe de personnes en cercle, qui debout, qui assis. Derrière eux, un échafaudage de cageots en plastique noir, sur lequel sont accrochées de mystérieuses pancartes aux inscriptions lumineuses. On peut y lire, dans le désordre des « offres » et des « désirs » : « Un an de ma vie », « Une visite de Paris en vélo », « Un toit pour tous » ou encore « Ma plus belle paire de seins ». L’un des performeurs harangue la foule à travers son micro-casque : « Nouvelle offre ! Je vous aide à trouver votre voie professionnelle ! Nouvelle offre ! Quelqu’un d’intéressé ? ». Une main se lève.

Bienvenue dans la bourse du Marché Noir, qui repose sur un principe un peu complexe au premier abord, par lequel on se laisse pourtant gagner dès que l’on saisit le fonctionnement de cette bourse aux désirs où l’argent n’a pas d’existence. Ici, toute personne peut proposer une action à offrir et un désir à réaliser. Une fois validée par l’équipe du Marché Noir, l’offre est acceptée en bourse et exposée à la définition puis à la négociation collective. L’assemblée – nous-mêmes, spectateurs – réfléchit alors à ce que peut être, par exemple, « aider quelqu’un à trouver sa voie professionnelle ». Le titre est ensuite négocié en perspective du désir énoncé, en contrepartie de cette offre : ici, « l’épanouissement de ma fille ». Celle qui avait levé la main pour bénéficier de l’offre s’engage, en retour, à aider dans l’épanouissement de la fille en question. Le performeur exige alors de tous des propositions concrètes, qui ne tardent pas à fuser : « Lui offrir un livre très important chaque mois », « Qu’elle ait les mêmes chances qu’un garçon », « Lui donner les coordonnées d’une association féministe »…

Le deal est scellé, le rendez-vous pris pour le jour suivant : les performeurs se chargent alors de mettre en relation les deux personnes qui ont « fait affaire » et se retrouveront seuls à seuls, libres de réaliser ou non les propositions énoncées. Marché Noir, du LUIT (Laboratoire Urbain d’Interventions Temporaires), jeune groupe d’artistes et comédiens réunis par la recherche et l’expérimentation artistique dans l’espace public, propose ainsi une expérience inédite permettant de réfléchir à la valeur accordée aux choses en dehors de tout système marchand, dans laquelle se distingue la trace d’expériences politiques telles que Nuit Debout, dont l’art s’empare ici avec intelligence. L’occasion de constater la plupart des gens sont prêts à donner bien plus que ce que l’on imagine.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Noémie Regnaut

Vers « Des châteaux qui brûlent »

En ces temps d’un Covid qui s’éternise, les artistes ne cessent de trouver des moyens pour maintenir le contact avec les spectateurs, sans qui l’idée même d’art vivant s’étiole. La metteure en scène Anne-Laure Liégeois a donc organisé un temps d’ouverture public au TCI, à la suite d’une résidence avec
12 décembre 2020

« Fuir ! là-bas fuir »

En réponse à l’épidémie actuelle de Covid-19, pandémie des temps modernes, et à l’invitation du festival « Plaine d’artistes » initié par La Villette, Anne-Laure Liégeois a conçu un projet né au cœur du confinement, interrogeant cette situation d’enfermement par son corollaire immédiat, la fuite. En habituée de la collaboration avec des
7 août 2020

La caméra flâneuse de Philippe Pujol

Nous sommes au cœur du quartier de la Belle-de Mai à Marseille, et comme le dit l’un des personnage du documentaire « Péril sur la ville », « l’un des quartiers les plus pauvres de France et d’Europe », punchline qui ne ferait pas rougir un journaliste d’Envoyé Spécial. Pourtant,
28 juin 2020

L’art du saut

Relisant des ouvrages majeurs de Kafka comme « La Colonie pénitentiaire », les « Journaux », « L’Amérique», la philosophe Marie-José Mondzain livre dans « K comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire », aux éditions La Fabrique, un essai politique sous forme de balade, convoquant tout à
16 mai 2020

Anne Monfort : le théâtre « entre » (les gens, la politique, la littérature, la vie)

Anne Monfort est metteuse en scène et directrice de la compagnie day-for-night, fondée en 2000. Depuis plusieurs années, elle se consacre notamment à la mise en scène d’auteurs contemporains, qu’il s’agisse de romanciers (Mathieu Riboulet, Lydie Salvayre…), de dramaturges ( Magali Mougel, Thibaut Fayner…) ou d’historiens. Le confinement, et l’arrêt
30 avril 2020