11 décembre 2018

Merci pour lui

J'ai des doutes
Raymond Devos | François Morel
J’ai des doutes © Manuelle Toussaint

Une rencontre que l’on pourrait dire calibrée. Calibrée pour les applaudissements et avec eux, le succès. Un succès connu d’avance, à l’image de ces combats de boxe pensés par des promoteurs pour rapporter un argent fou à des combattants heureux de faire semblant de se battre. La même chose. Les dollars en moins, le saucisson en plus.

Le saucisson, oui, parce que quoi de plus franchouillard ? Sur le plateau, François Morel vient réciter à son public des textes de Raymond Devos, ce héros que la France ne cesse d’aimer pour sa langue autant que pour l’occasion qu’il donne à chacun d’être persuadé qu’un esprit qui lui serait propre parcours encore les couloirs vides d’une nation qui en aurait besoin. Et le pire, c’est que ça marche.

Pendant l’heure et demie que dure le spectacle, le public s’oublie et accepte de faire semblant. Pas semblant de rire, non, mais plutôt semblant de ne pas se lasser. Et pourtant… Depuis 50 ans que Devos est une idole, il faut bien reconnaître que le manque d’audace dans le choix des textes constituait en lui même un risque. Le train pour Caen, le genre pieux de Thérèse et les pantoufles du mari cocu, tout y passe, mais rien que nous n’ayons entendu des centaines de fois.

Que reste-t-il, alors ? Le talent des mots de Raymond Devos, éternel bien entendu. Mais quoi d’autre ? Aux mots s’ajoutent la diction qui était celle de l’auteur et comédien, que François Morel reprend et qui quand elle résonne vient faire comprendre à ceux qui en doutent l’importance d’une oeuvre hors norme et pour ainsi dire sans pareil auprès de ceux qui par la suite ont essayé comme lui de jouer pour faire rire. Hagiographique, ce spectacle ne serait-il ainsi qu’un simple hommage qui ne dit pas son nom ? La pauvreté désuète de la mise en scène et enchaînement laborieux des séquences nous pousse à le dire, quand sur le plateau deux pianos se font face, éclairés à la poursuite afin d’appuyer l’aspect cabaresque de la performance, et que François Morel interprète les textes à grand renfort d’une sonorisation qui ne rend pas honneur au comédien de valeur qu’il est. Peu de choses reste donc, mais une importante subsiste, qui ne lâche pas et rend à elle seule toute sa valeur à la démarche de François Morel : l’espoir que comme beaucoup qui ne sont plus, Raymond Devos est mu par le désir d’être souvenu. Si tel est le cas, alors merci. Merci pour lui.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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