17 juillet 2018

Névroses maïeutiques

Les désespérés ne manquent pas de panache
Hélène François | Thomas Poitevin

Si on a eu très peur au démarrage, à écouter un panda raconter sa vie de raté, on s’est laissé surprendre par le charme pétaradant de Thomas Poitevin, qui interprète avec une énergie de caméléon sous acide un répertoire de loosers même pas magnifiques, au point que ce spectacle se trouve être l’un des plus attachants et malins du OFF. Disons-le d’emblée : c’est un spectacle d’humour, mais on n’a pas ri (à la différence d’une salle particulièrement enthousiaste ce soir-là). Mais peu importe : car on apprécie l’acuité avec laquelle Poitevin saisit les attitudes corporelles, les tics de langage de figures qu’on devine (un jeune homme plein d’entrain mais complètement fracassé, une cagole débrouillarde, un commercial gay bardé de mimiques, une sexagénaire solitaire mais dynamique, et même une table Ikea), sans être toutefois totalement certain de les reconnaître. C’est la force de ce seul-en-scène : interpréter des clichés en ménageant toujours une zone d’échappement, créer avec ces archétypes une familiarité qui n’est jamais totale, de sorte que la caricature proposée conserve une part d’étrangeté, et donc de complexité. Qui a-t-on reconnu ? On se plaît à se poser la question. Si le spectacle met du temps à décoller, que le texte est inégal selon les personnages, et que le rire est sporadique, l’interprétation flamboyante de Poitevin renverse complètement l’impression un peu réservée de départ et donne, au fur et à mesure des prouesses mimétiques du comédien, un charme fou au spectacle : son ton est tellement libre qu’il ne s’agit même plus de refuser le politiquement correct, il y est spontanément indifférent (sorte de post-politiquement correct), totalement décrassé de tout filtre. Les désespérés qu’il interprète ont la force (consciente ou pas) de ne pas doubler leur désespoir d’une conscience du désespoir : ils sont ici, plus ou moins abîmés, mais pas désabusés parce que pas étouffés par leur propre image, et là est peut-être leur panache, celui de vivre quoi qu’il arrive le présent tête baissée.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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