13 mai 2018

Paradis perdu

Lignes de conduite
Maud Blandel | Maya Masse
« Lignes de conduite » © Maud Blandel

Il fut un temps où croire avait un sens, et en ce temps les âmes dansaient, persuadées que le réel n’était qu’un écran de fumée que seuls les gestes et la musique pouvaient dissiper. C’est de ce temps que Maud Blandel nous parle avec « Lignes de conduite ». De ce temps et de tout ce qui nous sépare de Rhadamanthe, de l’Élysée et de son éternel printemps.

De tout ce qui nous en sépare, oui, car comment ne pas croire que la reproduction élégante des gestes d’une tarentelle aujourd’hui devenue folklore peut être autre chose ici que le moyen utilisé par une chorégraphe d’imposer à son public la vision de ce qui jamais plus ne sera ? C’est en effet de l’Autre Monde, de l’Outre-Monde, que nous parlent les quatre danseuses qui chacune en rythme et à l’unisson frappe le sol avec la force que seuls savent déployer les corps de ceux qui ont tout perdu. C’est aussi depuis ces mondes de l’Hadès et du Tartare que l’humanité entière partage en héritage que leurs gestes résonnent quand leurs bras, incapables de s’élever, n’ont plus pour horizon que cette terre sous laquelle gisent les idéaux de tous nos hiers disparus.

Mais alors pourquoi ? Pourquoi aujourd’hui ces gestes multiséculaires de la tarentelle que les danseuses reprennent n’ont-ils plus le sens qu’ils avaient jadis ? Ces gestes dont on ne sait s’ils reflétaient une mystique ontologique ou bien s’ils n’étaient en réalité rien d’autre que ce que l’époque a fait de la danse : un divertissement. Peut-être qu’il faut ici, pour trouver l’origine du geste de la chorégraphe, aller chercher du côté des mots.

Sur la cloche autour de laquelle les corps se meuvent, une locution est inscrite qui sonne comme le glas de nos vies : « In girum imus nocte et consumimur igni » (« Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu »). Ces mots, que les bouches même ne peuvent plus dire et que seule la fonte fait encore entendre, font de cette pièce le refus du temps qu’elle est aussi, quand au fil de son développement l’espace du plateau s’affiche comme celui de la ruine du révolu, et alors que le rituel apparaît comme le processus consolatoire d’une vie déçue. Cela semble d’autant plus possible que ces mêmes mots sont ceux du titre du dernier film de Guy Debord, son plus nostalgique certainement, qui voit la jeunesse ainsi décrite : « Nous étions venus comme de l’eau, nous sommes partis comme le vent. »

C’est donc que tout serait foutu quand le passé n’est plus ? Cela serait bien court, et rendrait bien mal compte du geste fou que représente cette pièce. Des ruines des rituels perdus se dégage le fumet d’une double croyance impensable : celle d’une chorégraphe en son médium, tant il apparaît que ce geste sonne comme le kaddish d’une non-danse elle aussi morte et enterrée, mais surtout celle d’humanités aux regards habités par le lointain. À l’image de ces quelques personnages qui errent au milieu des trouées abyssales d’Hubert Robert, Maya, Gabriela, Romane et Caroline habitent le plateau les yeux pleins du regard de ceux qui croient et qui envoient mourir la dépiction dépassée de la merditude des choses par ce même Guy Debord, nous laissant rêver en un autre possible que celui dont on vient de hurler la disparition.

Quel autre possible, alors ? Tous les autres, ceux pas vécus et ceux déjà morts qui reviendront, sous une autre forme. Et puisqu’il était fécond comme nul autre en son temps, c’est peut-être encore du côté de Debord qu’il faut chercher l’issue. Une issue malgré tout humaniste, alors que l’intellectuel suicidé avouait dans l’adaptation cinématographique qu’il a faite de « La Société du spectacle » sa croyance infinie en l’amour en tant que dernier refuge possible. C’est en tout cas ce qu’il semblait dire alors qu’il citait ce que Hegel a certainement écrit de plus beau, et aussi ce que nous souhaiterions dire à tous ceux qui ne croient pas en la rémission une fois les rituels et leurs traditions assassinés : « Dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni, et le vivant rencontre le vivant. »

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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