8 juillet 2018

Phase terminale

Joueurs, Mao II, Les Noms
Don DeLillo | Julien Gosselin
© Christophe Raynaud de Lage

Gosselin et l’équipe de Si vous pouviez lécher mon cœur reviennent au festival après leurs « Particules élémentaires » en 2013 et « 2666 » en 2016. « Joueurs, Mao II, Les Noms » consacre logiquement le crescendo dégénérescent d’une esthétique qui s’épuise dans la vulgate spectaculaire.

« Joueurs… » est un spectacle encore plus long (dix heures sans entracte), encore plus vidéographique, encore plus techno. Rien n’est moins sûr, la recherche se radicalise : Gosselin en extirpe la pulpe. Surprise (pas surpris ?) : elle est nauséabonde. Ou plutôt, elle a l’indécent goût du vide. D’un vide contraire au néant ; d’un vide qui n’en termine pas de se crier. Les annonces en pétarade s’enchaînent à l’écran : noms des acteurs, titres de parties, noms des personnages et de l’auteur, décomptes chiffrés… Un petit chimiste a trouvé le kit After Effects ou s’est découvert une nostalgie du PowerPoint (effets intempestifs d’apparition, de balayage, de strobe…). Un déluge d’annonces s’annonçant et annonçant l’annonce à venir : de l’autotélisme en kaléidoscope. Les titres titrent ce qui n’arrive pas – indéniable talent publicitaire ! – en s’enrobant de décibels gratuits : plus gros, plus fort, plus bête. À tel point que l’annonce devient presque annonciation : « It’s a dreamworld. » « Joueurs… » est un spectacle debordien : toute annonce est une téléologie, toute essence s’est tuée dans la surface. Le son et la lumière ont l’indigne rôle de vaseliner l’esprit : surtout ne pas faire de vraies images (risque d’existence) – mais multiplier les surfaces planes pommadant l’esprit critique.

Quelle langue pour cet immense empire du vide ? Les personnages miment des relations : tous se perdent dans de tristes soliloques a-dramatiques… Les acteurs semblent se doubler eux-mêmes faute d’existence, tandis que le vague stigmate de Don DeLillo, devenu galaxie de mots sans sémantique, erre dans la performance filmique. Terme lui-même douteux : la performance est « invisibilisée » (notamment dans « Joueurs ») et le sentiment de cinéma est inexistant. Aucune lucarne d’émotion n’est envisagée entre le spectateur et le spectacle. Les décibels emprisonnent le premier et les stroboscopes l’aliènent. Même pendant les transitions : il faut bien occuper le temps, cacher la misère… Ne restent dans l’oreille que de décérébrants hurlements : ces creuses paroles qui voudraient remuer les tombes. Dommage, les mots du plateau sont morts : Gosselin a architecturé une sémiologie du vide.

Certes, le spectacle n’est pas privé de dramaturgie. Les personnages craignent le monde extérieur, ils préfèrent se terrer dans la chaleur de l’invisible : ils se cachent donc des spectateurs. Ils craignent les autres personnages : ils parlent donc en soliloques. Ils sont médiocres : ils jouent mal leur propre rôle. Mais jusqu’où ? Il faut refuser cette dramaturgie de victimes qui poïétise sa nullité : la déchéance fictionnelle se doit-elle de contaminer un dispositif ? Car la forme est corrélée étrangement avec le fond… Quoi de mieux, en réalité, qu’une installation formidablement onéreuse pour évoquer la friction métaphysique entre capitalisme, révolution et terrorisme ? La démarche charrie son poids en billets : voilà que l’annonce ne raconte que le vide de sa propre production… Bienvenue dans le désert du spectacle.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025