12 avril 2018

Pratique de l’entremonde

Janet on the roof
Pierre Pontvianne
© Cie Parc

Après « Motifs », « Janet on the roof » consacre la collaboration entre Pierre Pontvianne et Marthe Krummenacher dans un solo hypnotique niché à l’interstice entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. 

Scientifiques en tout genre s’échinent bien à donner raison aux populaires « théories du tout » : car comment croire que l’infiniment petit résiste aux lois de l’infiniment grand (et vice-versa) ? Ne sont-ce pas pourtant des mondes irrésistiblement intriqués ? Pierre Pontvianne explore chorégraphiquement la connivence entre ces deux univers que tout sépare : il relie l’imperceptible – les minimes variations chorégraphiques de Marthe Krummenacher – et le gigantesque – les sons répétés d’une catastrophe imminente. En dépit d’exhumer sa propre « théorie du tout », « Janet on the roof » choisit de bâtir sa lucarne de poésie dans un intervalle cosmique : une atopie entre la tornade et l’immobile (ou presque) d’où apprécier concrètement les connexions synaptiques entre les mondes.

Alors le temps se contorsionne – à l’image des transformations mutiques de la danseuse – et la salle attentive peut observer les temporalités qui s’intriquent. Lumière et son (à savoir que Pontvianne est également à la conception sonore du spectacle) sont ainsi connectés : l’effet lumière changera à chaque fois qu’un son de douille frappant le sol se répètera ; la scène devient comme le hors-champ de la bataille. Seule la chorégraphie se poursuit en silence dans ce non-lieu : la danseuse est le point neutre du système, la particule presque jamais altérée mais fondamentale pour l’équilibre.

Tout est bien sûr dans la beauté du presque, qui circonscrit l’architecture ternaire de « Janet on the roof » (les deux univers et leur entremonde) en mêlant cyclicité et causalité. Pontvianne déploie un déterminisme illustrant la rigoureuse mesure du changement : les presque mêmes causes produisent les presque mêmes effets physiques – d’où l’hypnotisme quasi-pictural. Reste une exception, lorsque les gestes de la danseuse s’exagèrent et s’amplifient : velléité d’échapper fugitivement au cours des choses ? Ou tentative de s’extraire du spectacle lui-même en déchargeant toute l’énergie accumulée ? Qu’importe : le chorégraphe aura édifié sa fenêtre d’entremonde aussi belle qu’ardue pour son spectateur.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025