13 novembre 2018

Rhapsodie Lupa

Krystian Lupa
Agnieszka Zgieb | Christophe Triau | Fabienne Darge | Krystian Lupa

C’est à chaque fois secrètement excitant de pénétrer l’intimité de la création — lorsque le lecteur béat découvre quel laborantin oeuvre derrière l’homme de scène… Et s’enthousiasme de retrouver chez Lupa un artiste – allez, usons d’un peu de ringardise – follement « complet » : scénographe, costumier, éclairagiste. La génétique lupienne méritait amplement un ouvrage : Agnieska Zgieb parie d’illuminer son ineffable profondeur. Car il s’agit de rêves sinueux où le crayon est guide : les croquis de Lupa ont un art bien à eux, qu’on voudrait presque autonome des spectacles. Des rêves à l’état pur, à y voir l’engouement quand on se familiarise avec la ville imaginaire de Yelo que l’enfant polonais élabora dans une fuite salvatrice face à aux autorités aussi familiales que nationales. Je ne résiste pas à l’envie de rappeler un passage : le père de Lupa entre dans sa chambre et confisque une lettre qu’il est alors en train de rédiger ; l’enfant est terrifié ; et quelle n’est pas alors sa surprise quand il réalise que son père, pourtant polyglotte, est incapable de déchiffrer ce qui est couché sur le papier. Et pour cause ! Lupa avait oublié qu’il écrivait dans la langue qu’il s’était inventée… Difficile de ne pas écouter l’anecdote croustiller. N’est-elle pas parmi les prémices d’autres écritures intérieures, qui jalonneront ses spectacles — un flux de conscience qui fait la part belle à l’imaginaire jungien dont l’ouvrage rappelle très bien l’importance dans le parcours du metteur en scène ? Les voix, les cartes, les soliloques préfigurent l’intention qui plus tard, conditionneront la direction d’acteurs : autant de symptômes du personnage dans l’énergie du trait et dans l’infusion de la couleur…

Sans aucun doute, l’ouvrage montre le génie de Lupa à mesure qu’il tente de l’expliquer. Chaque contributeur l’appuie richement (à l’exception peut-être de Christophe Triau, signant une très belle intervention de recherche) ; un peu trop ? Quand on aime, on ne compte pas : c’est peut-être le jeu. L’ouvrage mêle croquis, interviews, lettres, notes de travail… Tout s’y côtoie pêle-mêle : n’est-ce pas bien ainsi ? On l’a dit, l’artiste, de Yelo au récent « Procès », est amateur de labyrinthes ; le livre lui rend hommage, la construction ravira l’adepte du metteur en scène autant qu’elle séduira le fan de génétique… Bref, voilà un ouvrage en forme de rhapsodie qui ferait un idéal de bible : car processus et résultat s’entre-éclairent ici à merveille.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025

Musée de l’esprit

Actrice vue chez Chloé Dabert, actrice et autrice dans « Le Caméléon » mis en scène par Anne-Lise Heimburger, Elsa Agnès est également metteuse en scène dans « Au-delà de toute mesure », un premier spectacle à la dramaturgie particulièrement délicate, et dont l’humour, d’apparence inoffensive, recèle une étrangeté, parfois
19 novembre 2025