10 juillet 2018

Rififi dans le genre

Pietro Vecchia, « Métamorphose de Tirésias », Nantes, musée des Beaux-Arts

On n’aura jamais autant entendu parler du « genre » que lors de ces quelques derniers mois. Ce tsunami dans le débat public exploite le terme comme un immense fourre-tout, tout à la fois boursouflé de certitudes et émaillé de ce qui semble être d’inextricables zones grises. Droits des femmes, droits des minorités sexuelles, droits des personnes transsexuelles. Identité « binaire » ou « fluide ». Rose pétaradant ou bien drapeau de l’arc-en-ciel. La vieille recette des goûts et des couleurs rejaillit dans un flot incessant de catégories anciennes ou nouvelles à propos du sexe, de la sexualité et du genre. Car, au fond, chacun semble avoir une idée bien à lui de ce que tout cela veut dire. En affichant le « genre » comme thème de cette 72e édition du Festival d’Avignon, impossible de faire moins actuel, moins politique. Et pourtant.

Et pourtant, ne serait-ce pas sacrifier le festival à l’effet d’une mode ? Si l’on entend par « genre » la « performativité » de l’être, l’art ne s’est-il pas exprimé maintes fois à ce propos déjà ? C’est précisément parce que le « genre » s’inscrit dans un réseau de signes « en acte » qu’il est, qu’il peut être ; et, à ce titre, le théâtre en a toujours été le médium privilégié. Il est l’espace d’expression quasi sacré de la transformation des corps, du trouble dans les identités sexuelles et de la confusion des caractéristiques et des valeurs qui y sont liées. Alors qu’apporte l’angle du « genre » ? Reste un versant plus ouvertement social, conçu autour de grands thèmes sans cesse débattus, comme celui de la maternité (« Grito Pelao ») ou encore de la perception du genre en société (« Saison sèche ») et de la condition des personnes transsexuelles (« TRANS (més enllà) »). Mais l’approche revendiquée laisse peu de place à une critique radicale de l’objet. Brosserait-on une idéologie libérale du « genre » dans le sens du poil ?

La réalité géopolitique des questions liées au sexe et au genre démontre à quel point le sujet est délicat mais aussi vital. De la Corée à l’Amérique du Sud, en passant par les échanges houleux en Angleterre de ces derniers mois (voire années), la parole publique ressasse une confusion générale autour des enjeux liés au corps biologique et à ses lectures sociales, politiques et culturelles. L’agora avignonnaise créée par David Bobée (« Mesdames, Messieurs et le reste du monde ») réussira-t-elle à s’emparer du sujet dans toute sa complexité sans tomber dans le piège d’un discours consensuel ? Il ne suffit pas d’amonceler les textes pour faire émerger une pensée critique et, finalement, réellement instructive. L’art est en lui-même un biais qui s’accommode souvent peu des choses techniques et matérielles, pourtant nécessaires pour poser à plat la question tout entière. Choisira-t-on l’écueil de la facilité, annihilant sur l’autel du politiquement correct et de l’opportunisme les forces contradictoires qui s’affrontent actuellement de par le monde ?

Face à la programmation officielle, celle du OFF offre quelques débuts de réponse. Peu de pépites échappent au ballet des mauvaises bonnes intentions. Les stéréotypes ne se sont jamais mieux portés, donnant naissance à une farandole de titres salaces peu ragoûtants. En fin de compte, rien n’est plus difficile que de remettre en question les choses que l’on croyait établies, affirmait Bernanos. L’art, jouant explicitement avec les frontières du réel, sera-t-il notre planche de salut ou enfoncera-t-il un dernier clou dans le cercueil de notre bien-pensance postmoderne ? Rendez-vous à la fin du mois.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Lola Salem

Paradoxe musical

Si opéras et comédies musicales offrent parfois à voir de fabuleux voyages à travers l’espace, peu d’entre eux présentent des explorations temporelles à reculons. David Lescot, constatant peut-être la niche dans le marché, choisit de dérouler l’histoire d’une femme moderne qui s’explore en remontant dans son passé ; un récit façon
8 décembre 2020

Les gondoles à Paris

Avec sa série de concerts consacrés à Camille Saint-Saëns, le Palazzetto Bru Zane fait preuve, une fois encore, d’un brillant travail de diffusion et promotion du patrimoine musical romantique français. La programmation traverse la palette musicale du compositeur de part en part afin de mettre en valeur les divers genres
20 octobre 2020

Musiques-Fictions : à voix haute

Derrière la sobriété de l’appellation générique « Musiques-fictions » se cache un travail d’ampleur. Se dirigeant à contre-courant d’une consommation gloutonne de produits culturels éphémères, l’Ircam souhaite l’avènement d’une collection d’œuvres durable, tournée vers une question artistique essentielle et transmise tout à la fois avec générosité et rigueur. Ici se
4 septembre 2020

L’être et le vent

La danse de Trisha Brown surprend toujours par la force de son évidence poétique qui se dévoile dans un appareil simple et efficace, marqué par la douceur du balancement naturel des corps selon différents points d’appui et la continuité fluide du geste. Dans cette création pour le Théâtre de Chaillot
28 mars 2020

Dessine-moi une Tosca

Après la création de « Cosi fan tutte » à la réception très mitigée en 2016, Christophe Honoré occupe en 2019 les planches du Festival d’Aix-en-Provence avec un nouveau classique de taille. « Tosca » est non seulement une histoire opératique par excellence, cousue en tous points de passions crues et de larmes terribles,
24 mars 2020