9 octobre 2018

S’économiser

Ligne de crête
Cathy Polo | Ennio Sammarco | Françoise Leick | Louise Mariotte | Maguy Marin | Marcelo Sepulveda | Ulises Alvarez
DR

Marx, Spinoza, Bourdieu, l’appareil critique semble écraser le plateau avant que la danse ait pu commencer. Maguy Marin se défendrait d’un tel état de fait, invoquant Lordon et sa réhabilitation de l’« art engagé », trop souvent perçu comme une « étiquette risible » selon le penseur, où l’art se propose de faire du discours la condition sine qua non de la représentation. De fait, le plateau ploie sous les insignes économiques, les symboles abondent, véritables éléments de langage d’un discours anticapitaliste. Des chiffonniers-danseurs-travailleurs amoncellent dans un open space fait de planches divers objets en plexi, d’abord attendus (écrans et autres claviers) puis incongrus. Une heure durant, c’est un réassort inlassable qui se produit, promouvant l’angoisse du stockage, promouvant le capitalisme comme angoisse, surtout si l’on sait qu’angustus signifie en latin « étroit, resserré ». Mondialisme : respiration syncopée. Mais« Ligne de crête » est alors pris dans un étau qui a toute la couleur du pléonasme. En somme, l’accumulation ne se formulerait qu’au moyen des variables suivantes : répétition, amas, tas, piles – restriction d’un vocabulaire chorégraphique certaine. Les problématiques économiques n’ont-elles pas tout à gagner à l’économie du geste ? En rester aux manifestations visibles d’un phénomène sociétal tentaculaire, c’est se priver d’en faire sourdre les mécanismes souterrains ; les entraves tenaces sont celles qui réclament d’être dites en 2018, renvoyant sans vergogne la pièce de Maguy Marin aux années 2000. Le principe de répétition tel qu’il est mis en scène, et a priori stérile, doit certes se comprendre comme l’expression d’un traumatisme contemporain, indépassable – une forme de bégaiement sur le monde –, mais là encore cette compulsion de répétition peine à ébranler violemment le spectateur, le tarabustant mollement. Traumatisme bénin. La pensée est alors à chercher ailleurs et très certainement dans la syntaxe chorégraphique convaincante : mouvements dirigés toujours dans le même sens, trajectoires linéaires – allant de flux en reflux. La chorégraphie met frénétiquement en lumière la singularité du temps capitaliste, où temps travaillé égale temps privé dans tous les sens du terme. Temps et mouvements sont cycliques – et Schumpeter apparaît –, rongeant de l’intérieur la conception d’un temps progressiste. Quelque amertume subsiste enfin à ne pas avoir vu perruques et grimage aiguiller différemment le spectacle, où le kitsch n’attendait que de jouer le premier rôle.

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