19 juillet 2018

Silence, exil

Certaines n'avaient jamais vu la mer
Julie Otsuka | Richard Brunel
DR

Elles arrivent, paysannes ayant correspondu avec les jeunes nippons partis avant elles et désireux de prendre femme. Long voyage en bateau puis découverte d’un ailleurs et d’un autre si différent d’un rêve d’homme beau et riche. Elles s’installeront d’abord ouvrières dans les champs et, l’intégration faisant son œuvre, constitueront peu à peu une communauté nouvelle évoluant dans une enceinte réservée: il ne s’agit pas de se mélanger mais de cohabiter. Leurs descendants, jeunes eux à la fin des années 30, se veulent différents, universités, américanisme assumé, échelle sociale à gravir.

Las, l’irruption du conflit entre Japon et USA après Pearl Harbor, va déchaîner la population blanche dominante et conduire par pure application prophylactique à emmener, sans bruit ni fureur, toute cette population dans des camps au  loin dans les montagnes. Un matin, tous partent avec ce qu’ils peuvent emporter et s’en vont dans des trains clos où parfois une main ou un visage apparaîtront aux américains de souche. Un jour, la ville se vide de ses habitants issus de la terre de l’ennemi. Les maisons vides seront occupées par d’autres, les robinets volés, les voitures silencieuses.

Ville morte. Silence. Sans que nul ne sache, parmi ceux qui restent, le pourquoi. Puis l’oubli : ce retour de l’indifférence fait bien sûr écho bruyantissime à celles et ceux qui encore aujourd’hui, issus de l’exil, iront dans des camps de rétention avant de retourner dans un pays honni où notre cécité individuelle et collective les condamne. La mise en scène est belle et très efficace, avec une mention particulière pour un usage de la vidéo maîtrisé : des gros plans de chacune des exilées avec un discours in petto offert au public, tons pastels accentuant encore ce sentiment que la douceur dans de telles circonstances est la meilleure démonstration de l’insupportable et de la frustration.

Cette œuvre sert brillamment cette mémoire si facilement gommée de nos renoncements et de l’immense égocentrisme égoïste de ces petits blancs des plaines américaines. À voir avec révolte et tendresse.

Sébastien Descours

Sébastien Descours

Addict de création, d'innovation, de déconstruction du réel, adepte de l'alignement identité/sens/intention,

Fondateur et co-responsable du Master de philosophie -action Ethires

Chuchoteur à l'oreille des créateurs et influenceur de dirigeant,

Vivant passionné, cognitif, sensoriel et humain

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