18 janvier 2018

Sœurs-sorcières

Le Monde renversé
Aurelia Lüscher | Clara Bonnet | Guillaume Cayet | Itto Mehdaoui | Marie-Ange Gagnaux | Collectif Marthe
Collectif Marthe – © Dorothée Thébert Filliger

« Le Monde renversé » est une exploration jouissive de la figure de la sorcière à travers les âges. Sous la forme d’un grand patchwork, les quatre comédiennes et metteuses en scène du collectif Marthe emmènent le public dans les entrailles de la fabrique des discours sur le corps féminin.

Ce spectacle fait le pari de la rencontre entre la recherche contemporaine féministe et la scène contemporaine. À partir des lectures de Silvia Federici, Barbara Ehrenreich, Starhawk, Jeanne Favret-Saada, Rina Nissim, Carla Lonzi, ajoutées à celles de Karl Marx et de Michel Foucault, les comédiennes tissent un spectacle qui apparaît tantôt comme une discussion autour de ces lectures, tantôt comme une suite de saynètes pleines d’humour avec un personnage inventé : Marthe, une sage-femme accusée de sorcellerie. Des images de sorcières connues, des gravures du Moyen Âge, un portrait de la Jeanne d’Arc de Dreyer sont suspendus en bord de scène, comme sur du fil à linge, indiquant au public quelle a été la documentation du spectacle. « Le Monde renversé » est un grand bocage mental à défricher et à déchiffrer qui montre à quel point le champ des études féministes demande encore à être investi, (re)pensé, complété et l’urgence que des jeunes femmes peuvent ressentir face à l’un des grands impensés historiques : la complexité du rôle et du pouvoir des femmes.

Une scène chez le/la gynécologue, diablement actuelle, illustre avec justesse, la brutalité et l’indifférence du corps médical pour la question contraceptive et les problèmes de santé afférents. Une autre montre sur le mode burlesque comment des hommes se sont approprié l’appareil génital féminin en donnant leur nom à chaque nouvelle zone qu’ils découvraient. La malheureuse Marthe, que ses tortionnaires n’ont nulle envie d’écouter, est exécutée à la fin du spectacle. Son bourreau a l’apparence d’une femme qui fume tout en effectuant des exercices de yoga ou de gym sur un tapis, un clin d’œil face aux injonctions qui pèsent sur la femme moderne : celle-ci doit se montrer « cool » et profiter de la vie, mais on ne tolérerait pas d’elle le moindre écart. À l’heure où certaines YouTubeuses beauté enseignent le savoir-faire ancestral du contouring, le collectif Marthe choisit d’indiquer qu’il existe bel et bien un savoir-penser subversif qui pourrait bien être la voie de la libération des femmes.

Rappelons que le collectif Marthe est composé de comédiennes et metteuses en scène issues de l’École de la comédie de Saint-Étienne qui sont lauréates du programme Prémisses d’aide à l’insertion professionnelle, lancé par Claire Dupont. Sur 70 candidatures, 6 groupes ont été invités à présenter une maquette puis 2 projets ont été choisis pour un accompagnement dans la production d’une durée de 3 ans. Le dispositif permet d’alléger le poids administratif qui incombe normalement aux jeunes qui se lancent dans une précarité certaine. C’est donc un véritable tremplin pour le collectif Marthe, à qui nous souhaitons le meilleur pour les années à venir.

I/O n°117

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