11 juin 2018

Son royaume et un cheval

HATE
Yuval Rozman
DR

Il se passe quelque chose de l’ordre de l’inédit sur la terre rouge du théâtre de Vidy. Bien sûr, la scénographie majestueuse de Philippe Quesne induit un état immédiat et durable. Elle accompagne le voyage, devient un lieu refuge où le regard aime à se perdre et à se complaire dans un romantisme mélancolique. La forme occupe ici toute la place qu’elle mérite ; elle s’étale, prend ses aises, affirme en douceur la nécessité du beau et sa destruction à venir. Bien sûr, la présence imposante et imprévisible de l’animal altère les comportements. L’audience est silencieuse, pétrie de respect et d’une légère crainte comme l’actrice concentrée afin de maintenir la symbiose avec son partenaire. De cette tension partagée naît une communion des attentions, un flux impalpable qui suspend le temps de la représentation. Et puis il y a ses mots, finalement assez anecdotiques, et usant à loisir des jeux du métathéâtre, on ne se regarde pas écrire mais on vide ses tripes et on tente de combler son vital besoin de partager. Le constat est désespéré, le quotidien est creux, les relations, déceptives. Alors on lâche la bride, et on tente tous les trucs habituels de la bien-pensance bobo : on fait semblant de s’engager pour des causes importantes et on se fait croire qu’en se recentrant on se trouvera enfin. Jolie vitrine à exposer dans les dîners, mais c’est en se confrontant à des expériences contre-nature où la violence flirte avec le ridicule qu’un peu de sens et de pensée peuvent naître des décombres. En exposant une trajectoire personnelle, Laetitia Dosch se risquait à ajouter de l’eau au moulin bien fourni des soli de trentenaires « paumés mais drôles ». Pourtant, en assumant le « je » et en le sublimant par l’expérience du monstrueux, elle parvient à créer une nouvelle forme de théâtre, une utopie non pas joyeuse mais transcendée par des connexions d’une nature inconnue. Et si les perspectives personnelles ne laissent guère place à une éclaircie, c’est à un spectacle lumineux, risqué et magnifiquement imparfait que ce marécage de sentiments déchus donne naissance, délivrance attendue pour s’autoriser à poser enfin les (l)armes.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025