2 juin 2018

Stranger things

Récital
Anne Thériault
© Dominique Bouchard

On sait que, au début des années 20, Lénine a pris des cours de thérémine, et qu’il voulut en faire un symbole de l’URSS moderne : sans doute y était-il question de maîtrise des forces brutes et contradictoires qui circulent et s’affrontent. Bien qu’Anne Thériault ait, dans la séquence finale, formalisé un clin d’oeil aux origines russes de l’instrument, elle a laissé la révolution au placard. Ce qui l’intéresse, c’est le maniement de l’étrange. Elle rejette le dogme de l’autodiscipline qui, traditionnellement, convoque un interprète immobile, aux mains près, devant des flux d’ondes électriques – soyons précis : un oscillateur hétérodyne à tubes électronique – pour laisser libre jeu aux corps, transformés ici en archet mouvant glissant sur ces étranges volutes énergétiques.

Dans cette électro vintage dédoublée par des boucles synthétiques et un jeu d’orgue ancrés dans un décor de brocante seventies posée sur une moquette pelucheuse, Thériault et ses deux comparses Virginie Reid et Rosie Contant proposent un récital sans queue ni tête, désossé, habité par des présences à peu près indifférentes à l’espace-temps extérieur à elles. Cette beauté ésotérique est à la fois envoûtante et vaine, tant elle esquive, par excès de formalisme et ludisme dévoyé, la transe immédiate et charnelle que le thérémine, déposé au cœur de cet incroyable écrin qu’est le « Balcon » de l’Église Saint-James, aurait pu générer dans l’intimité de ce salon musical rétro auquel on était prêt à s’abandonner corps et âme.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025