9 octobre 2018

Surveillé-e-s et exposé-e-s

Surveillé·e·s
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S’appuyant sur les ouvrages de Michel Foucault consacrés aux « sociétés disciplinaires », Gilles Deleuze remarque, dans ses derniers travaux, « l’installation progressive et dispersée d’un régime de domination » qu’il appelle « société de contrôle ». Foucault mettait à jour le passage d’un milieu d’enfermement à l’autre (la famille, l’école, l’armée…), propice à la surveillance d’individus constitués en « corps » dociles et insérés dans des « moules », correspondant au stade industriel du capitalisme. Deleuze note, quant à lui, que la transformation de ce dernier en capitalisme « dispersif », suite au développement des technologies de l’information et de la communication, semble donner plus de latitude aux individus. Or cela ne relève que d’une illusion autrement plus malsaine, car ce qui s’opère désormais, c’est bien plutôt un « contrôle continu » de tous les aspects de l’existence, du fait en particulier de la « communication instantanée », expression qui paraît bien prophétique dans ce texte de 1990. La surveillance s’organise alors de façon plus insidieuse et perverse, ce qui fait dire au philosophe que, par rapport « aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant ».

L’exposition Surveillé-e-s, en ce moment au Centre culturel irlandais, retrace cette évolution des moyens de contrôle continu, concomitant aux évolutions technologiques dont Deleuze, mort en 1995, et donc bien avant l’âge des réseaux sociaux et des GAFA, n’a pu être témoin. Comme il l’avait néanmoins perçu, la surveillance, de visible, comme ces tours de vigie faisant songer au panoptikon étudié dans Surveiller et punir (Foucault), photographiées par Donovan Wylie avant leur démantèlement dans le cadre de l’accord de paix du Vendredi Saint, est devenue de plus en plus invisible. On songe évidemment à la collecte de données, ce data mining qui transforme en mines d’or nos comportements sur la Toile : on sait que si c’est gratuit, cela signifie que nous sommes le produit. Mais les scandales récents, comme celui du Cambridge Analytica, ont montré la dangerosité de ces conglomérats d’informations marchandisées au détriment des individus et de leurs vies privées. Certaines œuvres, comme celle de Karl Burke avec ces « Durable Napkin », reviennent ainsi sur les cyberattacks et l’utilisation des virus et autres logiciels malveillants ; d’autres montrent que si invisibles soient-elles, ces surveillances, n’en sont pas moins extrêmement matérielles : ainsi John Gerrard s’est attaché à filmer ces énormes « farms » où sont stockées nos données, dans des coins reculés des États-Unis : le cloud n’est pas vraiment dans les nuages, mais dans ces énormes zones semblables à des terrains militaires, gourmandes non seulement en place mais surtout en énergie. D’autres soulignent aussi la normalisation de comportements jugés auparavant comme pervers, en particulier la pratique désormais quotidienne du « stalking » dans laquelle nous ont plongés les réseaux sociaux. L’artiste Irina Gheorghe s’est intéressée aux journaux intimes, tenus par une adolescente roumaine dans les années 80, qui répertorient soigneusement les actions de son entourage et de ses camarades, chose qu’il est désormais possible de faire en quelques clics. Cela témoigne de ce changement de paradigme : la vie privée, chèrement protégée, considérée comme une sorte de bien inaliénable, est désormais exposée et mise en scène, parfois de façon inconsidérée. Cela va peut-être de pair avec l’acceptation de la vidéo-surveillance, que matérialise l’œuvre de Teresa Dillo, réclamée ou défendue par certains au nom de la sécurité des citoyens, sans réflexion plus large sur leur mauvaise utilisation possible dans le cas d’un retournement de situation politique.

Explorant cette surveillance d’un point de vue intime, politique, militaire, parfois nostalgique avec l’œuvre de Declan Clarke qui évoque les filatures à l’époque de la guerre froide, l’exposition prend un prisme irlandais parfois, mais fait surtout écho à la prise de conscience contemporaine face aux conséquences de cette société de surveillance qui d’omniprésence se fait de plus en plus omnisciente, dans laquelle nous nous enfonçons, sans forcément voir tous les fils invisibles qui nous enserrent, presque inéluctablement.

mar-dim : 14h-18h / mer : 14h-20h / fermé le lundi et jours fériés. Jusqu’au 16 décembre.

Ysé Sorel

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Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

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