20 juillet 2018

Tabula rasa

Saison sèche
Phia Ménard
© Christophe Raynaud de Lage

La pièce est d’un blanc immaculé. Sept femmes l’occupent. D’abord jambes écartées face public, les voici errant dans cet espace réduit dont le plafond menace à tout instant de s’abattre sur elles. Ce prélude cru et d’une simplicité redoutable annonce le geste de Phia Ménard : dénoncer la violence du patriarcat.

L’écueil d’une littéralité s’annonçait droit devant, étayée par l’utilisation de cette maison métaphorique. Pourtant, l’onde de choc provoquée et sans cesse amplifiée par « Saison sèche » terrasse toute réserve. Phia Ménard célèbre une puissance des corps rendue dans sa forme la plus pure qui réduit au néant le cercueil aseptisé des stéréotypes de genre.

Derrière ce titre mystérieux, « Saison sèche » se dévoile comme un terrible rituel poétique. L’enfermement originel des êtres soumis à d’impénétrables règles est présenté comme une torture. Sexes à l’air, éternelles proies, les femmes tentent un geste ultime : celui de se libérer elles-mêmes. Définitivement. En s’engageant dans une cérémonie aux allures tribales, leurs corps se déploient avec intensité. L’immédiateté de la performance et le sacré du cérémonial les font exister de manière entière et absolue, exorcisant du même coup leurs entraves extérieures et déjouant le regard normatif des autres.

Une nouvelle fois, le souci du matériau, du brut, se retrouve au fondement de l’esthétique de Phia Ménard. Ici, l’emploi de peintures bariolées permet de grimer ces sept corps en sujets surnaturels. Les visages se font masques, réminiscence de danses rituelles étrangères dont la force transcende l’habitude de nos regards. Phia Ménard s’inspire notamment des « Maîtres fous », de Jean Rouch, à propos de la secte des Haukas au Ghana. La répétition effrénée de rythmes et de mouvements simples élève les danseuses au rang d’êtres invincibles, tourbillonnant et s’abandonnant au gré d’une féroce énergie. Les attributs sexuels masculins sont à la fois les objets d’un culte et d’un sacrifice. Le bruit des postiches génitaux résonne avec vanité pour, finalement, s’évanouir sous les attaques répétées de ces guerrières indomptables.

C’est une civilisation tout entière qui tremble sous ces coups. Prolongeant son geste, Phia Ménard renverse la dynamique en montrant une violence des corps cette fois-ci projetés comme clichés masculins. Les tenants de la maison du patriarcat s’individualisent en même temps que leurs mouvements se coordonnent de manière totalitaire. Le passage de la ronde féminine libératrice au modèle de la parade militaire provoque un choc plus intense encore. Or, cette toute-puissance s’achève. Poussée à bout, l’ultraperformativité des corps s’essouffle, faille après faille, jusqu’à ce que les murs eux-mêmes découvrent de profondes entailles. Tout se fendille, tout s’écroule. Difficile de savoir, par ailleurs, ce qui en est véritablement la cause : les hommes ou les femmes ? Au fil de cette danse frénétique, la seule échappatoire consiste en un geste fondamentalement révolutionnaire et univoque : celui d’une tabula rasa régénératrice. Ultime personnage, le contenant se flétrit et se désagrège pour donner naissance à des êtres nouveaux, hagards mais libres.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Lola Salem

Paradoxe musical

Si opéras et comédies musicales offrent parfois à voir de fabuleux voyages à travers l’espace, peu d’entre eux présentent des explorations temporelles à reculons. David Lescot, constatant peut-être la niche dans le marché, choisit de dérouler l’histoire d’une femme moderne qui s’explore en remontant dans son passé ; un récit façon
8 décembre 2020

Les gondoles à Paris

Avec sa série de concerts consacrés à Camille Saint-Saëns, le Palazzetto Bru Zane fait preuve, une fois encore, d’un brillant travail de diffusion et promotion du patrimoine musical romantique français. La programmation traverse la palette musicale du compositeur de part en part afin de mettre en valeur les divers genres
20 octobre 2020

Musiques-Fictions : à voix haute

Derrière la sobriété de l’appellation générique « Musiques-fictions » se cache un travail d’ampleur. Se dirigeant à contre-courant d’une consommation gloutonne de produits culturels éphémères, l’Ircam souhaite l’avènement d’une collection d’œuvres durable, tournée vers une question artistique essentielle et transmise tout à la fois avec générosité et rigueur. Ici se
4 septembre 2020

L’être et le vent

La danse de Trisha Brown surprend toujours par la force de son évidence poétique qui se dévoile dans un appareil simple et efficace, marqué par la douceur du balancement naturel des corps selon différents points d’appui et la continuité fluide du geste. Dans cette création pour le Théâtre de Chaillot
28 mars 2020

Dessine-moi une Tosca

Après la création de « Cosi fan tutte » à la réception très mitigée en 2016, Christophe Honoré occupe en 2019 les planches du Festival d’Aix-en-Provence avec un nouveau classique de taille. « Tosca » est non seulement une histoire opératique par excellence, cousue en tous points de passions crues et de larmes terribles,
24 mars 2020