14 novembre 2018

The Square

Stück plastik, une pièce en plastique
Marius von Mayenburg | Maïa Sandoz
DR

Cela fait maintenant une vingtaine d’années que l’œuvre théâtrale de Marius von Mayenburg, célèbre auxiliaire de Thomas Ostermeier, occupe régulièrement les plateaux français, dans des dispositifs décloisonnants qui rendent justice à sa voracité populaire. Après « Perplexe » qu’elle avait déjà présenté aux Théâtre des Quartiers d’Ivry, Maïa Sandoz s’attaque à sa dernière production, « Stück Plastik », qui encrapule là encore la comédie bourgeoise. Rappelant Yasmina Reza pour sa caractérisation féroce, Pommerat pour ses vignettes intimes, et Pinter pour sa dynamique menaçante, la pièce condense la craquelure d’un foyer bien-pensant après le recrutement de Jessica comme aide-ménagère, puis comme performeuse par Serge Haulupa, l’ami gênant de la famille, dans une œuvre d’art conceptuelle qui allégoriserait toute la saleté du monde. La belle scénographie quadrilatérale imaginée par Catherine Cosme exacerbe la matière réflexive du texte, parce qu’elle fait de la pièce entière un objet muséal.

La « pièce en plastique » devient une véritable pièce plastique, cette arène féroce baignée de canapés blanc crème ressemblant à une installation vivante, qui n’est pas sans contrarier le carré utopique moqué récemment par le film de Ruben Östlund. On se demande pourtant si la dramaturgie de Mayenburg parvient elle-même à « ironiser notre société médiatique » comme le ferait cette œuvre visuelle insupportable, tant la cruauté des personnages, des dialogues et des situations s’accumule sans relâche et sans nuance, fabriquant un matériau trop compact pour supporter une vraie distance analytique. L’inflexion critique du texte apparaît alors comme un effet de manche un peu bien-pensant, servant à intellectualiser laborieusement une stupidité complaisante dont on a ri de bon cœur. L’excellent travail de l’équipe artistique vaut toutefois le détour, et l’on pourra prolonger cette expérience par « Le Chien, la nuit et le couteau », grand-guignol onirique repris au Monfort en janvier 2019 par le Munstrum Théâtre, qui célèbre une œuvre moins poisseuse du dramaturge allemand.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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