2 avril 2018

Un petit parfum de violette

Les Emigrants - The Ghostchasers
Volodia Serre | W. G. Sebald
© Pierre Grosbois

L’hétérogénéité des images et l’héritage d’un vague questionnement brechtien, défait du reste de toute vigueur politique, sont devenus un lieu commun du théâtre contemporain. Outre la fatigue cognitive causée par ces collages, on sort un peu désabusé de cette tentative d’animation qui a surtout la vertu, et le vice, de nous surexposer aux séductions de l’image.

Il est donc particulièrement rafraîchissant et nécessaire de suivre le détour de Serre et interroger plutôt l’hétérogénéité du verbe. Le roman est-il soluble dans le théâtre ? Serre renonce à la simple adaptation et fait un théâtre partitif : de la théâtralité pure avec du roman brut dedans, des contaminations littéraires – les inversions du sujet prononcées à voix haute, les passages descriptifs sans dialogue, les retours critiques du narrateur, qui dénoncent la nature subjacente du texte. Avec cette pièce monstrueuse, Serre et ses comédiens nous offrent un rappel de cette force, commune à la littérature et au théâtre, qui touche à ce que Benjamin appelait « l’irraprochable lointain », et qu’on trouve dans une chose aussi simple, quoiqu’irreprésentable, qu’un petit parfum de violette sur un oreiller d’hôtel, ou dans le vertige qui nous écrase devant le sol sableux d’un cimetière qui nous laisse deviner les êtres chers devenus sentiers caillouteux et gravats ; et dont la puissance de révélation à laquelle il nous expose est identique à celle déclenchée par l’effritement qui pulvérise lentement une madeleine dans l’eau chaude. De Benjamin il est aussi question dans le travail de Sebald, écrivain de l’absence et de la perte, qui manipule donc l’autre objet déterminant de la littérature et du théâtre : la trace. Celle qui substitue à une occurrence unique le support d’une substitution, mots ou souvenirs, capsules chétives dont la valeur ne tient définitivement pas à l’image qu’elle fabrique ou consomme mais au temps même, et dont l’aura a la force d’ébranler l’autorité des choses réelles. Si bien que la photo jaunie d’une randonnée dans l’Oberland bernois nous absorbe et nous convoque infiniment plus que toute réalité immédiate. Les Emigrants sont en somme une démonstration de nos destins : on appartient à ceux qu’on a perdus.Une admiration aussi particulière pour la bande sonore, musicale ou radiophonique, qui bonde la pièce d’autres mots encore, et cette parfaite intelligence de l’espace, qui fait tenir des océans, des forêts et des montagnes, toute une galerie de portraits, dans la boîte noire.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Ludmilla Malinovsky

Au commencement

On peut d’abord être un peu inquiété par l’ampleur du programme. « Interroger notre insatiable besoin de croire » depuis le Big Bang, l’ambition paraît énorme. D’autant que la fabrique des idoles, comme leur crépuscule, est un terrain qui a été maintes fois foulé et il devient difficile d’occuper le thème sans
9 juillet 2022

Qui aime l’Iran et le parfum de ses roses

Chaque soir, Gurshad Shaheman est présent sur scène. Il écoute les témoignages qui lui sont adressés. Trois femmes de sa famille nées en Iran au début des années 1960 racontent la révolution, la guerre, l’exil. Il recueille la parole. Et cette toute petite phrase, là, il recueille la parole, c’est
13 juin 2022

Chavrier fait chavirer

La pièce commence par un meurtre, des villageois découvrent le corps d’une femme en faisant effraction chez elle. Son époux en serait l’auteur. Ils sont connus dans le village, le fou et l’infirme qui vivent reclus. Autrefois à l’aise, ils sont tombés dans la pauvreté. L’époux a vendu toute la
25 avril 2022

Seule la victoire est souhaitable

L’histoire des luttes sociales, dans les livres, ce sont des lieux, des dates, des noms un peu folkloriques que l’on apprend comme autant de batailles isolées, fulgurantes, souvent perdues. Il est rare de recevoir cet enseignement autrement que sous la forme d’une sévère succession de soulèvements défaits, de martyrs furieux
19 avril 2022

Sortir danser

Hommage choral aux multiples courants de la danse moderne et contemporaine, la création anniversaire de Thomas Lebrun propose un collage qui permet d’identifier dans des danses profondément antagonistes des résonnances communes. L’éclectisme de la playlist, qui entrechoquent Debussy à Elvis Presley, Beethoven aux Doors ou Mozart à Alphaville, accentue la
12 avril 2022