16 mars 2018

Un peu de thé ?

Persona
Jatta Borg | Mari Stoknes | Maria José Cázares | Viola Baroncelli | Virginie Strub
© Juan Luis Gonzalez

Naga Collective (Viola Baroncelli, Jatta Borg, Maria José Cázares et Mari Stoknes)  invente avec « Persona » une fable à la poétique déréglée qui fait buguer brillamment les frontières du quotidien et les frontières entre les arts. 

Quatre femmes répètent avec frénésie la même situation : un tea time un peu épileptique aux accents de rires et de sucre. Jusqu’à la folie ? Le mantra absurde ne tarde pas à se tordre après le noir salle : le bug mue en hallucination indisciplinaire… Numéros de cirques et chorégraphies glauques côtoient allègrement les micro-scènes burlesques et délirantes dans une atmosphère à la Peeping Tom. Le tempo endiablé entraîne le spectateur entre malaise (l’inquiétante disparition des visages sous les masses de cheveux) et éclats de rire exultants (rarement le danger d’un numéro de corde aura été si drôle), le tout avec une bonne dose de bug rémanent (les appels au thé qui marquent l’esprit au fer rouge) sans oublier quelques parenthèses de contemplation et de respiration collectives. Naga est un petit cousin bègue de ‘Twin Peaks’ saison 3 (notons la lampe très lynchienne dominant la scénographie) qui aurait avalé un clown ; une recherche sensorielle de dimensions alternatives avec les avantages de l’humour.

« Persona » est un remède à la naphtaline : c’est un spectacle frais – avec toutes les apories que le qualificatif charrie cependant. La dramaturgie se cherche ; elle est parfois hasardeuse, lorsque variété des arts et confusion des médiums s’entremêlent. Dommage que l’esthétique – notamment la lumière – ne soit pas cohérente avec le délire ambiant. Bémol également aux tirades « théâtrales » qui ponctuent la danse et le cirque : elles accumulent les poncifs d’écriture en perdant le spectateur dans une forme pseudo-frontale maladroite. Mieux vaudrait foncer dans la visualité extatique de l’hallucinatoire plutôt que d’emprunter au théâtre contemporain ce qu’il a de racoleur ; car les tirades s’excusent presque pour la beauté du reste. Pourquoi parler l’absurde quand on le danse à merveille ? On ne peut que souhaiter une dramaturgie un peu plus radicale à l’équipe et à Virginie Strub qui dirige les performeuses ; du reste, espérons que Naga sera promis à un avenir à la hauteur de son talent.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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