30 mai 2018

Vis ma vie de pauvre

Tijuana
Gabino Rodríguez | Luisa Pardo
© Larry Sandez

Dans son infatigable quête de réalité, et avec pour objet de porter la vérité de son pays sur scène, le mexicain Gabino Rodriguez a abandonné sa condition d’artiste engagé, fier représentant de la classe moyenne intellectuelle, pour s’immerger six mois durant dans le quotidien d’un ouvrier payé au salaire minimum national. Équipé de quelques vêtements de rechange, d’un savon et d’une brosse à dent, Gabino s’est changé en Santiago avant de s’enfoncer dans les colonias de Tijuana, bidonvilles constitués par les afflux réguliers d’immigrants venus chercher leur part du dynamisme économique provoqué par la proximité de la frontière américaine. Logé par une petite famille dans une maison sans portes, il décroche une place comme emballeur dans une fabrique de vêtements contre la modique somme de 70,10 pesos par jour (soit 4,6 dollars ou 3 euros), six jours par semaine, dix heures par jour. Dans cette réalité, il faut se lever très tôt le matin pour prendre une douche froide et grimper dans un bus bondé pour rejoindre l’usine située à l’autre bout de la ville. Il faut choisir entre le luxe de boire une (seule) bonne bière fraîche après le travail ou profiter d’un repas du soir. Il faut se contenter de rêver d’une nouvelle paire de chaussures ou encore de voir la mer un jour, pourtant qu’à une quinzaine de kilomètres. Gabino Rodriguez se retrouve confronté à un monde de privations qu’il n’aurait jamais pu imaginer dans ses moindres détails. Sur scène, il nous raconte son immersion, ses questionnements d’artiste mais aussi son ressenti d’homme face à un univers ultra-testostéroné où la fierté fait loi, où la moindre étincelle déclenche un défoulement de violence brute. Pour nous transmettre son récit, Gabino Rodriguez et sa comparse Luisa Pardo adoptent la forme la plus primaire du théâtre documentaire : des images filmées au smartphone accompagnées sur le plateau par un comédien-conférencier. Le geste appuie grossièrement la parole et quelques mimes timides tentent de traduire l’effort éreintant du travail à la chaîne, sans franchement convaincre. La statique de la proposition pèse lourdement sur le discours et l’on en vient à se demander ce que la forme théâtrale vient ici apporter à la pure information.

Léa Coffineau

Léa Coffineau

Révoltée curieuse et exigeante, toujours à la découverte de nouveaux talent.

I/O n°117

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