26 août 2018

Crans-Montana : voltiges alpines

Cuche et Barbezat | Machine de Cirque | Greg Zavialoff
DR

Ce n’est qu’une fois monté dans le funiculaire direction les 1 500 mètres d’altitude de la station Crans-Montana qu’on réalise qu’aller voir des acrobates se propulser dans les hauteurs, alors qu’on est soi-même déjà en altitude, a quelque chose de drôle et de poétique à la fois : outre le fait de suggérer avec délicatesse ce prolongement de la nature par l’art – la montagne gravie, confions notre ascension aux interprètes –, l’événement Cirque au sommet, deuxième édition cette année, fait preuve d’un formidable culot, celui d’avoir osé le mélange des genres absolu : accueillir la fantaisie loufoque du cirque contemporain – la compagnie québécoise Machine de Cirque – dans la cossue station suisse, distiller, dans sa pesanteur tranquille, un certain sens du foutraque, installer un chapiteau et son cortège d’accessoires (barre russe, tremplin, giclures de peintures) dans le creux d’un sommet silencieux, déployer un village d’activités autour du cirque (workshops, ateliers de pratique, rencontres avec les artistes, restauration sur le pouce), tout ça en contrebas des vitrines de luxe : il fallait oser. Qu’est-ce qui réunit le résident montanais, le marcheur estival, la Saoudienne en lunettes de marque, et le juif orthodoxe en famille – faune locale habituelle en ce mois d’août déjà un peu hors saison ? Plutôt que l’alpinisme et la joie de la consommation, souhaitons-leur que ce soient le cirque et les arts vivants.

Il faut donc saluer l’audace de voltigeur de Cirque au sommet, qui confirme cette année encore la réussite de sa danse des crêtes. La manifestation est d’autant plus un clin d’œil symbolique à la somptuosité des lieux qu’elle les prend à contre-emploi. Le spectacle proposé cette année, issu de la collaboration de la troupe québécoise et du célèbre duo comique suisse Cuche et Barbezat, nous fait pénétrer dans un musée : celui-ci, consciencieusement gardé par deux pitres sympathiques, devient le terrain de jeu de visiteurs qui n’entendent pas exprimer comme tout le monde leurs enthousiasmes et questionnements devant un tableau. Envahi par une bande d’amateurs voltigeurs, bondissants, contorsionnistes, le musée, univers corseté de règles, devient l’occasion d’une transgression folle et enjouée, à travers laquelle les flottaisons acrobatiques des uns, les échafaudages physiques des autres deviennent autant de manières d’exprimer leurs émotions face à d’invisibles œuvres d’art. Pourquoi faire la queue quand on peut monter sur les épaules de son voisin et marcher comme sur un sol nouveau ? Pourquoi y aurait-il une seule manière de regarder un tableau – entendre : concentré et immobile ? De ces sept interprètes, accompagnés par une multi-instrumentiste dont les sons amplifient l’éparpillement joyeux auquel ils se livrent, on retient la force de ce qui les relie : les pieds des uns jetés sur les épaules des autres évoquent de la limaille vers un aimant, tandis que la barre russe apparaît comme un os surnuméraire qui rassemblerait leurs corps pour n’en former plus qu’un. Leur énergie bondissante rendra encore un peu plus gauche le duo de gardiens. Ce sont leurs personnalités à chacun, qu’on se plaît à imaginer, ainsi que l’entrain qui les relie, qui provoquent la joie communicative de Cirque au sommet : disons-le simplement, on aurait très envie d’être à l’autre bout du tremplin, et d’entendre, dans un mélange d’accents suisse et québécois : « Vas-y, saute ! »

Sans doute le cadre formel du musée est-il encore trop une toile de fond qui pourrait être davantage exploitée, la narration étant parfois un peu laissée de côté au profit d’exploits techniques (ce qui donne au spectateur assis dans le fond de son siège la sensation d’être fait d’une autre matière, un peu plus lourde et moins agile). On reste avec un sentiment de légèreté enjouée, à regarder les interprètes s’élancer avec tant de fluidité. L’événement a pour ambition de s’installer durablement dans la région valaisanne. Le lendemain matin, en contemplant le lever de soleil dans la vallée, on se dit que c’est cette double sensation de chute et d’élévation, de plongeon incertain, de vertige et d’apesanteur, que partagent le cirque et la montagne.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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