28 novembre 2018

Vortex Temporum ou les infinies mutations de la matière

Vortex Temporum
Anne Teresa De Keersmaeker | Gérard Grisey
(c) Herman Sorgeloos

« Regarder la musique et écouter la danse » dit Anne Teresa de Keersmaeker dans une interview donnée au « Monde » à l’occasion de sa rétrospective. Onze pièces de la chorégraphe belge sont présentées à l’occasion du festival d’Automne, dont la plupart sont articulées à des œuvres de compositeurs majeurs de la musique occidentale avec un goût prononcé de la chorégraphe pour la musique contemporaine. Steve Reich, György Ligeti, Arnold Schönberg et Gérard Grisey sont ainsi mis à l’honneur, mais également Jean-Sébastien Bach et plus inattendu : John Coltrane.

Avec « Vortex Temporum », Anne Teresa de Keersmaeker s’attaque à la pièce testamentaire de Gérard Grisey, compositeur français qui fut l’un des initiateurs de la musique spectrale en France. La musique spectrale est un courant de la musique contemporaine qui voue une attention toute particulière au timbre, à la perception du son et aux processus de transformation du matériau sonore dans le temps considérant le son de façon complexe, sur le mode du continuum et explorant les diverses composantes harmoniques de celui-ci, de façon scientifique.

« Vortex Temporum », qui s’inscrit dans cette lignée esthétique, est une longue pièce méditative sur le temps, le tournoiement, le vertige. Gérard Grisey la définit comme une tentative « d’abolir le matériau au profit de la durée pure » en partant d’un accord diminué issu du « Daphnis et Chloé » de Ravel qu’il déploie et métamorphose de façon circulaire au cours de sa composition. L’oeuvre — jouée par cœur — est magistralement interprétée par les musiciens de l’ensemble Ictus. On retiendra notamment les délicats instants d’interlude avec les souffles, les bruitages et  les « ombres sonores » produites en jouant sur les cordiers et les chevalets du violon et de l’alto.

La danse, qui est un véritable calque de la musique, dans la mesure où chaque interprète est en couple avec un musicien, risque pourtant d’épuiser l’attention du spectateur, ce qui est regrettable. Le résultat est une oeuvre chorégraphique d’un grand formalisme, finalement assez froide et peu accessible. La sensation, troublante, de vertige, est tout de même atteinte au cœur du spectacle, lorsque musiciens et danseurs, occupant conjointement l’espace, évoluent de façon circulaire au gré des rosaces qui sont tracées sur le sol. On retient alors son souffle et on se laisse griser.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Inès Coville

Ces morts qui nous lient

La grande salle des Amandiers. Plateau nu. Lumière blanche. Quelques carafes d’eau pour se désaltérer. « Dying together » est une invitation à vivre une expérience silencieuse sur le thème de la mort. Le spectacle propose d’explorer ce qui nous touche face à des évènements de morts tragiques, des drames
8 avril 2019

Réhabiliter le père

Si l’on a lu « En finir avec Eddy Bellegueule » on pourrait d’abord vouloir croire que le père décrit dans « Qui a tué mon père » est un mauvais père. Mais d’emblée le propos se fait politique. L’histoire de ce père-là s’inscrit fondamentalement dans celle d’une classe structurellement défavorisée aux mécanismes de
17 mars 2019

Le monde corbeau

Drôle de nom que ce « Demi-Véronique ». Drôle de nom pour cette réécriture visuelle et orageuse de la 5e symphonie de Mahler. Elle met du temps à démarrer cette symphonie, d’ailleurs. Un homme, l’acteur Lionel Dray, vient nous faire patienter et parodie la foule à la fois mondaine et studieuse qui
16 novembre 2018

Pyrame et Thisbé

La péniche Pop programme un cycle de relectures des « Métamorphoses » d’Ovide. Le matériau du mythe est pris comme une partition musicale qui est ensuite travaillée et réinterprétée par des artistes contemporains venant de disciplines différentes. Le duo de Vincent Thomasset et Anna Sala propose une relecture de Pyrame
30 octobre 2018

Arlequin poli par l’amour

La Scala reprend « Arlequin poli par l’amour », le premier succès de Thomas Jolly. La première image est très belle, les comédiens se partagent cette phrase à la fois obscure et lumineuse de Jean-Luc Lagarce : « Nous serons amoureux, évidemment, le moins qu’on puisse. Et pas toujours en silence, pénibles et
4 octobre 2018