13 juillet 2019

盨 ou l’esprit entravé

Rage
Tsai Po-Cheng
DR

Basé à la fois sur le thriller de Yoshida Shuichi et sur son adaptation cinématographique par Lee Sang-il, le spectacle de Po-Cheng Tsai aborde les questions de la confiance, de la suspicion de la nature humaine et de la rage que chacun porte en soi.

Au fil d’une formulation narrative d’une grande clarté, les danseurs enchaînent tableaux, duos ou chorégraphies de groupe très dessinées. Ils évoluent dans un espace abstrait d’où surgissent des situations aliénantes, des relations transpirant le danger ou l’abus, des tentatives de rapprochement tuées dans l’œuf. Au centre une jeune fille seule, en exergue, semble questionner, fuir, interpeller, chercher le contact, tenter le lien. Elle sera jetée, partagée, traînée, ignorée. Elle évoque un insecte noir, une dioctria sans défense, alerte, en danger. Sur le plateau vide une trame d’ombre et de lumière l’emprisonne parfois dans un filet gris. La maîtrise des gestes d’une sobriété classique crée une structure intense mais contenue. Elle est le réceptacle d’un danger qui ne déborde jamais dans un environnement peu sûr mais régulé.

Étonnamment, malgré ce qui devrait être une accumulation de tensions, on ne ressent ni angoisse ni inquiétude. La trame esthétique serrée laisse passer en filigrane des gestes parfois durs mais pétris de douceur, presque de quiétude. On glisse sur une surface lisse mais sans être entraîné vers le fond. Le résultat n’est aucunement superficiel, seulement retenu. On alterne entre doute et confiance, les émotions en venant à être supprimées car ne trouvant aucune issue (dixit Po-Cheng Tsai). Sans être étouffé, on est pris dans ce même filet que constitue le décor. Piégés sans douleur. En contrepartie de ce subtil équilibre, la musique forte et assénée n’a pas toujours sa raison d’être. Elle entrave un silence qui pourrait prendre plus de place et cède au désir de séduire le spectateur par une emphase que n’ont ni les danseurs ni la chorégraphie.

Les saluts se feront dans l’ordre, par sexes, filles d’abord, garçons ensuite puis tous ensemble. Cette pondération, cette rectitude donne à penser que la retenue émotionnelle du spectacle est non seulement une intention mais aussi certainement un signe culturel. Et l’on est heureux d’éprouver une émotion sensible, celle de toucher l’altérité, l’expérience unique et précieuse de ressentir l’autre dans son particularisme. La clé est aussi dans cette distinction et son insondabilité.

I/O n°118

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