18 juillet 2019

À nos illusions perdues

Le reste vous le connaissez par le cinéma
Martin Crimp | Daniel Jeanneteau
© Christophe Raynaud de Lage

Cela faisait longtemps qu’on ne nous avait pas servi le poncif du théâtre comme boîte à récit. Heureusement, Martin Crimp enfonce le clou avec un texte aux reliefs parfois brillants, quelquefois abscons, qui, à force d’exhiber à tout va la force de sa propre métathéâtralité, nous botte répétitivement en marge de notre jouissance de spectateur. L’évocation quasi incantatoire du médium cinématographique sert à mettre à distance toute possibilité d’action en la renvoyant avec violence au hors-scène ; ne reste alors à voir que la lente agonie programmée des personnages, dont le destin scellé, sur un mode crépusculaire, est manipulé par le chœur quasi démiurgique des Phéniciennes. En choisissant de le placer au centre de sa dramaturgie, Martin Crimp cherche à mieux saisir l’intemporalité du mythe d’Euripide, passée au filtre du ton ironique et grinçant qu’on lui connaît bien. L’équation fonctionne, jusqu’à l’excès, alors que les jeunes filles manipulent à souhait les personnages de la dynastie des Labdacides, en commençant par Jocaste, mère-femme ravagée, sublimement interprétée par Dominique Reymond. Le récit s’étrangle souvent, dans ce jeu répété de commentaire de commentaire, et on hésite à y voir une réécriture roborative du nœud tragique ou, plus trivialement, une turpitude de l’auteur qui aurait trouvé la formule miracle.

À l’image d’Œdipe, figure calcinée, la pièce s’embourbe en effet par endroits dans son propre constat d’échec. Cependant, le travail de Daniel Jeanneteau réussit à dégager le meilleur du texte pour en extirper la moelle existentielle. On serait presque tenté de voir dans le traitement de l’œuvre, condamnée à être un espace de pure narration, un emprunt au mode d’écriture romanesque. L’émergence et la disparition de la scène dans un brouillard surréel font miroiter l’art cosmogonique d’une création littéraire façon Eco et mettent d’autant plus en tension les capacités du médium théâtral à faire récit. Il n’y a plus d’images, seulement des objets épars, vidés de toute puissance sémantique. Le bric-à-brac de ce décor de classe apocalyptique sonne le glas de tout vestige d’héroïsme : désordre et désillusion sont ici les truismes de cette surenchère de ruines.

Il s’en faut de peu que tout ne vacille. Pourtant, Crimp et Jeanneteau ont l’honneur de compter sur une distribution merveilleuse qui relève à elle seule l’ensemble du niveau du festival. Outre le talent bouleversant de Dominique Reymond, à la voix ourlée, Yann Boudaud est formidable en Œdipe ostensiblement beauf, projeté en point de fuite de cette décrépitude du mythe. L’équilibre se trouve également entre un Philippe Smith à cœur ouvert, sincèrement touchant, et le duo explosif des frères, Jonathan Genet (Polynice) et Quentin Bouissou (Étéocle). Le chœur des jeunes Gennevilloises, surtout, élément central, rayonne. Au milieu des ruines fumantes de nos désillusions théâtrales renaît une once d’espoir.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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