17 septembre 2019

Au bout du compte

Infini
Boris Charmatz
DR

En découvrant « Infini », au titre plein de promesses, on espère retrouver le Boris Charmatz d’« Enfant » et de « 10 000 gestes ». Mais ce sont mille et un comptes qu’il nous livre ici. Un exercice de style fastidieux qui laisse le spectateur sur sa « fin ».

Dans un flux continu, la pièce interroge la logique des nombres et leur retour cyclique, cette pulsation sans fin qui permet aux danseurs de se repérer dans l’espace et le temps. En faisant compter ses interprètes haut et fort, Boris Charmatz rend hommage aux mathématiques, qui constitueraient selon lui l’« ADN » de la plupart des systèmes chorégraphiques. Il brise aussi une certaine conception de la rigueur classique et montre que le corps du danseur est traversé de dates, de souvenirs et de marques anarchiques.

Cependant, le dispositif s’épuise aussi vite que le spectateur. Des lumières froides jonchent le plateau et scandent cet amoncellement de nombres. Tels des gyrophares aveuglants et psychédéliques, ils semblent vouloir nous alerter de quelque chose, d’une fin possible ; mais laquelle ? Un compte à rebours est lancé jusqu’à zéro, puis s’enfonce plus loin après la virgule avant de remonter jusqu’à des temps qui nous dépassent… 2019, 2020, 2025… Les interprètes se font alternativement chanteurs, conteurs, compteurs.

On ressort perplexe de cette démonstration littérale, aux références multiples et brouillonnes. Les interprètes entonnent des extraits du « King Arthur » de Purcell, citent les « Indes galantes » de Rameau ou lancent des bribes du « Chandelier » de Sia. Ce mélange pour le moins baroque convainc peu. Faut-il y voir une illustration des effets de récupération, de déplacement et de détournement des formes dansées ? La ballerine serait-elle devenue un symbole de la pop culture grâce au tube de Sia ? Le Krump, aux origines contestataires, serait-il récupéré et légitimé par les structures institutionnelles, comme le suggère l’allusion à la vidéo de Clément Cogitore pour la troisième scène de l’Opéra, mettant en scène unebattle de rue sur la « Danse des Sauvages » de Rameau ? On s’étonne, d’ailleurs, de cette référence à une vidéo controversée, dont on ne saura si elle était un hommage ou un pied de nez ironique.

La dernière partie d’« Infini » déroule un tableau historique, pour ne pas dire didactique, où les nombres deviennent dates, dans une énumération systématique qui tourne à la révision (1492 : découverte de l’Amérique, 1515 : Marignan…). Et même en cette période de rentrée, on doute de l’intérêt de ce rappel au premier degré des dates fondatrices de la culture occidentale.

Certains tableaux parviennent néanmoins à recréer la poésie caractéristique des plus belles propositions de Boris Charmatz. Ce sont, du reste, les moments où les interprètes cessent de compter, les temps suspendus, qui demeurent les points forts de ce spectacle. Comme quoi les bons comptes ne font pas toujours les bons spectacles.

Florence Filippi

Florence Filippi

Florence Filippi est maîtresse de conférences en Etudes théâtrales à l'Université de Rouen.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Florence Filippi

Chair fraîche

Avec « Flesh », la compagnie belge Still Life poursuit l’expérience d’un théâtre sans paroles, articulé en quatre saynètes pour quatre interprètes – Muriel Legrand, Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola et Jonas Wertz – qui embarquent le spectateur dans l’énergie de leurs silences. Dans la pure tradition des lazzi, la pièce nous plonge
15 juillet 2022

Via Injabulo

Spécialiste du pantsula, danse urbaine des townships d’Afrique du Sud, la compagnie Via Katlehong a invité les deux chorégraphes Marco da Silva Ferreira et Amala Dianor à imaginer deux pièces de trente minutes : « Form Informs » et « Emaphakathini ». Les huit danseurs au plateau nous emportent dans leurs séquences saccadées, riches d’influences
12 juillet 2022

Douce transe

Avec « La Tendresse », Julie Berès ébranle de nouveau les stéréotypes de genre, dans une partition co-écrite avec Alice Zeniter, Kevin Keiss et Lisa Guèz, à partir des témoignages de jeunes hommes interrogés sur leur rapport à la virilité. Cette pièce chorale est incarnée par sept comédiens (Junior Bosila,
8 avril 2022

Danser maintenant

Un plateau nu, une salle trop grande, trop vide. Comme toutes les créations du moment, le spectacle se joue sans public, ou presque, et les danseurs doivent se livrer au non-sens d’une performance sans témoins. Cette absence résonne de façon d’autant plus absurde pour cette pièce de Christian et François
19 janvier 2021

DañsFabrik, festival de Brest

Temps fort du calendrier culturel brestois, le festival DañsFabrik s’est déployé cette année du 2 au 7 mars dans les principaux espaces culturels de la ville, donnant la part belle à la scène performative belge et au dialogue entre la danse et les arts plastiques. D’apparence composite, la programmation de
10 mars 2020