26 mai 2019

Bouffonnerie ubuesque, ou comment une langue applaudit

Voyage en bordure du bord du bout du monde
Cie trois points de suspension
DR

Ring, échafaud, échafaudage, chaire, plate-forme, estrade, tous les synonymes de la scène sont là, envahis, montés, démontés pour dévider au fil de leur fable les ficelles grosses mais non grossières du bricolage de génie de ces hommes argent, les frères Grimox.

Il y a de l’Alfred Jarry, du Boris Vian et du Tomi Ungerer dans leur poème épique. Survoltés, la jambe gainée, la tête prise de bonnets de bain noir, la cape flottante ou les ailes déployées, tous les trucs des mimes, des circassiens et des spectacles de rue sont enfilés les uns sur les autres, débrouillant un conte vaguement sanglant et poético-grotesque, mais dont on se plaît à suivre chaque nouveau tournant pris à 180 degrés. Captif, tout un parterre est pendu à leurs lèvres, et le sourire fendu d’un bout à l’autre des visages ne va qu’en s’élargissant. Loufoquerie déglinguée, renard empaillé rapiécé, mythologie réinventée, morceaux de jute et bouts de ficelle, on s’aventure « en bordure du bord du bout du monde » accompagné de deux brigands qui ressemblent aux trois de l’histoire.

Avec son trampoline débordant de faux pétales de rose, ses animaux burlesques, sa princesse à quatre mains (classique clownerie mais qui fonctionne encore et toujours), ils investissent les airs, l’avant et l’arrière-scène, les ombres sur les murs. Lorsqu’un homme boulet est catapulté comme en plein xixe siècle sur la place publique, le même « Oh ! » jaillit du fond des ventres, et on palpe la joie gamine à se bidonner de l’humour débridé pas si simple à faire marcher, ni si fréquente à débusquer, de cette équipe de funambules aux plus ou moins belles voix qui gueulent en chantant dans un mégaphone. De leur boîte à trésors, greniers remplis d’histoires qu’on s’inventait enfant, ils tirent un imaginaire sans limite et osent absolument tout, écrivant une poésie décalée, saugrenue, où les codes de tous les temps cohabitent dans une déflagration incessante.

Pour parfaire l’ensemble, on nous attend en arrière-scène pour un « au bout du bout du monde » où la fameuse tête encore vivante de Sophoclès est là qui nous tire la langue, mollusque mou qui prend vie, pantin organique, petit morceau de chair métamorphosé par une pirouette finale. Nous autres, pauvres habitants de cette Terre, n’avons que nos deux mains pour applaudir, alors qu’eux, en grands seigneurs du délire final, ont réinventé le geste.

I/O n°118

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