24 mars 2019

Brûler le Globe

Levez-vous pour les bâtard.e.s !
Laora Climent
© Brune Aulagne Barbie

Si le slogan injonctif servant de titre à ce nouveau spectacle d’Okto, jeune compagnie féministe créée en 2016, laissait craindre un geste artistique un peu trop acerbe et vindicatif, c’est à un drame shakespearien au sens noble du terme qu’elle nous propose d’assister, sa contre-histoire fictive du monde et du théâtre étant à la fois tragique et ironique, conçue comme un laboratoire épique où l’idéalisme de ses interprètes ne cesse de s’éprouver joyeusement.

Souhaitant donner chair à Judith Shakespeare, figure vaporeuse esquissée par Virginia Woolf dans « Une chambre à soi », la troupe imagine l’« attentat théâtral » qu’aurait représenté son entrée en scène, précisément située le 8 décembre 1660 à 17 h 45, à une époque où l’on préférait, en France et ailleurs, voir les filles « dans le tombeau que sur le théâtre » (selon Bossuet). Très bien écrit, parce qu’il est à la fois littéraire et organique, le texte de Laora Climent commence par exposer judicieusement ce contexte historique avant de se laisser aller à toutes les facéties anachroniques qui feront de son spectacle une détonante chambre d’échos. Rappeler que « la cause de la peste est le théâtre », c’est sous-entendre que le theatrum mundi shakespearien, au-delà de son acception métaphorique, évoque plus intensément la vocation cosmique de l’acte dramatique, et que brûler les planches lorsqu’on est une femme pour se trouver « en lien avec les étoiles », c’est incendier tout un ordre du monde.

« Le lieu du théâtre permet le voyage dans l’histoire », voilà la philosophie d’Okto, qui cherche moins à réécrire la grande fable historique, comme Pénélope Bagieu peut le faire avec ses vignettes culottées, qu’à y jeter espièglement du trouble et du dissensus, la déjouant par les malices dérangeantes et dégenrantes de la représentation, par ses parodies télévisuelles, ses travestis grotesques et ses pom-pom girls angéliques. Militante, leur forme n’en est pas moins dialectique, les comédiennes se disputant sans cesse la robe de leur Judith et par là même la perspective symbolique de leur drame à écrire, vacillant entre fureur mythique et fougue sentimentale. Le talent métamorphique des six interprètes (mention spéciale pour Lisa Colin), auquel s’adjoint l’accompagnement musical délicat et vibrant de Justine Gaucherand, ne fait pas de ce spectacle une énième épopée féministe mais un acte populaire dans la tradition du Globe, une récréation engageante et bringuebalante, une blague très sérieuse sur les pouvoirs révolutionnaires du théâtre.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’enfant rêvé

Souvent mise en scène ou filmée, l’éducation relationnelle que fait subir la mère au fils donne parfois lieu à des représentations embarrassantes – celles où l’homophobie devient, par exemple, un moteur comique très complaisant. Dans son écriture, Arthur Dreyfus évite plutôt bien ses écueils. D’abord parce que son moi autofictif
20 avril 2026

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026