19 novembre 2019

César impérial

Jules César en Égypte
Haendel | Giovanni Antonini | Robert Carsen
DR

Mon Dieu que c’était beau. « Giulio Cesare » n’avait pas été donné à la Scala depuis 1956, et la production avait vu les choses en grand. Bartoli devait incarner Cléopâtre, Jaroussky Sesto, Sara Mingardo Cornelia, Bejun Mehta César, Christophe Dumaux Tolomeo. Distribution stellaire. Le tout rendu scéniquement par Robert Carsen sous la baguette de Giovanni Antonini, qui dirigea le méritant, à défaut d’être totalement enchanteur, orchestre de la Scala.

Bartoli ne vint pas et ne manqua guère à la réussite de l’entreprise. L’Australienne Danielle de Niese tint le rôle avec un feu érotique contagieux et beaucoup d’humour, à qui on pouvait tout juste reprocher un peu de précipitation. Jaroussky n’est pas très bon comédien, mais son timbre magnifique et sa générosité firent oublier ses quelques déplacements empêtrés et mines outrancières dont on lui avait passé commande.

La première révélation vocale de la soirée fut la contralto Sara Mingardo, dont l’aisance dramatique de mère blessée toujours combative se doublait d’une voix d’une richesse expressive inouïe, dont l’ampleur, la classe et l’émotion emportèrent la salle. La deuxième fut Bejun Mehta, sans doute le plus grand contre-ténor actuel avec l’Argentin Franco Fagioli. Sa virtuosité confondante, sa spontanéité virevoltante se doublaient d’une virilité parfaitement assumée, nécessaire pour le rôle. Il jouait, le bougre, il incarnait. Toujours inventif, coloré, personnel, gourmand, il donna à César une épaisseur rare. Chacune de ses apparitions tint en haleine, on n’entendait que lui, on ne voyait que lui.

La scénographie de Robert Carsen, ludique et convaincante, présentait une Égypte modernisée faite de pipelines pétroliers défendus par des hommes à kalachnikovs, halls d’hôtel luxueux et vertigineux, salles de fitness pour soldats ennuyés et bodybuildés, voûtes étoilées en plein désert, toutes plus surprenantes et plaisantes les unes que les autres. Carsen est moins heureux dans sa direction d’acteurs, manquant d’imagination, pataude. Unique vrai défaut d’une soirée musicale inoubliable où Haendel se fit lascivement effeuiller sous nos yeux et nos oreilles comblés.

Sébastien de Dianous

Sébastien de Dianous

Réside à Genève

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