27 mai 2019

Comment incarner les paradis fiscaux

Hidden Paradise
Alix Dufresne | Marc Béland
DR

C’est une pièce plus complexe que ne le laisse appréhender une première lecture en surface. Car tout ici est affaire de frontières symboliques et de la possibilité ou non de les traverser. L’espace de jeu, délimité par un marquage au sol comme une arène ou un terrain de lutte, devra dès le prologue faire face à des ennuis de dimension ; le tapis censé le recouvrir sera inéluctablement trop petit et posé à l’envers. Dans cette image primordiale, le duo québécois Alix Dufresne et Marc Béland matérialise avec humour et légèreté la force irrépressible de ce rouleau compresseur qui va bientôt s’abattre sur leurs mots et leurs corps et affirme d’emblée que les délimitations imposées par les règles sociétales ne semblent pas avoir d’effectivité dans la réalité. Dans une boucle répétitive, l’interview radiophonique d’un expert de l’évasion fiscale va servir de sédiment à ce travail scénique ; matériau à la fois informatif et plastique, il ne cessera d’être malaxé, accéléré puis ralenti, ingéré et totalement absorbé par les corps des interprètes, qui vivent ainsi au premier degré l’expression éculée « incarner son texte ». S’enchaînent alors des séquences, drôles, performatives puis quasi monstrueuses, où tout se démembre, se délite et semble se transformer en cauchemar obsessionnel. Le concept formel, absurde dans sa construction, pousse le spectateur à entendre, à comprendre, à ressentir puis à assimiler l’absurdité du système bancaire. La vulgarisation des propos, limpides et didactiques, prend au fil de la représentation une dimension métaphysique, traversant les cerveaux pour s’implanter dans la concrétude des corps qui se confrontent sans cesse à plus de contraintes, de silence voire de vide. L’intelligence de cette mise en scène est justement de ne pas assener un discours militant ou engagé mais de déplacer le nœud de la problématique dans une intimité et un rapport très immédiats à nos vies. Ce qui pourrait nous sembler loin, ce qui ne nous concerne pas directement, se trouve alors matérialisé sur le plateau, et l’intention potache prend soudain une nécessaire dimension tragique.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025