7 juin 2019

Dans la jungle de Bob Wilson

Le Livre de la jungle
Robert Wilson
© Lucie Jansch

À la tête d’un système rodé d’œuvres millimétrées à la technique indéniable mais au génie contesté, Bob Wilson passait les années comme un fantôme : celui du créateur d’un « Regard du sourd » que personne n’a vu mais dont tout le monde parle. Oubliez tout cela, c’était avant.

Alors que ses spectacles s’annonçaient chaque année depuis quelque temps ainsi que le beaujolais, nouveau mais imbuvable, voici que le créateur impose à son geste le panache d’un tournant éprouvant qui permettra à ceux qui n’étaient pas à Avignon en 1976 de comprendre son talent sans plus jamais pouvoir le contester. Et bizarrement, c’est dans la faille que la nouveauté se trouve.

Hier chantre d’une perfection aujourd’hui encore inégalée dans le geste des comédiens dirigés et le spectre des lumières projetées, Bob Wilson montre en ce mois de juin qu’il est capable d’épouser les formes du réel pour en dévoiler les imperfections, et c’est beau. Dès l’ouverture de ce « Livre de la jungle », c’est d’ailleurs cela qui transpire : sur ces rideaux déchirés qui cachent l’espace du plateau et sur lesquels est marqué en lettres de lumière « Jungle Book », le metteur en scène texan aurait aussi bien pu écrire « Here I Am ». Car c’est de cela qu’il semble être question après les troublantes représentations du « Mary Said What She Said » au théâtre de la Ville : la trajectoire d’une légende adulée qui décide de montrer à son public la sensibilité qui la traverse sans user de subterfuges pour nous cacher ses brisures. Cinquante ans après ses débuts, l’homme se met à nu et l’artiste est à l’os. Enfin.

Enfin, parce que cela fait des années que l’on dit l’artiste traversé d’une sensibilité enfantine aussi puissante que nous pouvions le dire d’autres comme Michael Jackson, mais qu’à l’image du musicien l’homme de théâtre recouvrait tout cet imaginaire d’une couche de rigueur qui rendait le geste et la pensée qui l’habitent absolument invisibles. Ici, il n’en est rien, jusque dans le plus flagrant, à savoir la distribution de cette pièce musicale, dont le rôle principal, interprété par Yuming Hey, restera certainement comme ce qui fait de l’œuvre un geste important. Tout, de son corps gracile à sa voix aussi fragile qu’un fil sur le point de rompre, résonne comme la parole non dite de ce créateur qui au passage nous dévoile la lourdeur des tourments qui le hantent et font de lui cet enfant dont les yeux n’auraient jamais séché. En tout cas comment le penser autrement, tant le parallèle entre le Mowglie qu’il nous montre et l’homme qu’il est semble limpide ? « Chassé du clan des hommes », ainsi que nous le dit la pièce, le petit garçon se retrouve « dans la jungle, libre », à l’image de cet artiste que la légende aussi a fait s’éloigner du commun des mortels pour ne plus devenir qu’une icône que seule la nature pourrait alors comprendre.

À ce tournant émouvant de l’intellect vers le sensible vient s’ajouter celui de la partition, écrite par CocoRosie. De chacune des notes qui la constituent émane cette mélancolie que seuls vivent en partage les enfants déçus d’avoir un jour quitté le ventre maternel. Une mélancolie que l’élégance de Bob Wilson vient court-circuiter par un autre mouvement, celui de l’élégance qui a toujours été sienne et qui l’oblige à faire éclater sur scène la joie régressive et oublieuse de ceux qui ne supporteraient pas d’imposer aux autres leurs peines. Une joie qui résonne ainsi que les derniers mots de Mary Stuart dans son autre pièce alors qu’elle nous regarde et nous dit : « Je ne mourrai pas. »

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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