12 avril 2019

Danse avec le loup

Angelin Preljocaj, Danser l’Invisible
DR

« Quand je danse, j’ai une sorte de flux naturel qui me réjouit et me porte. Quelque chose qui s’échappe de mon corps. Mais ensuite ce que je recherche c’est la précision du geste, obstinément ». Angelin Preljocaj a du mal à fixer ses mots mais on le suit. Comme il a du mal à fixer le mouvement de sa danse. Dans le documentaire « Danser l’Invisible » de France Télévisions, on découvre à quel point, à 62 ans, Preljocaj fait toujours naître la création de l’expérimentation in situ. Et surtout pas d’un geste artistique projeté. Ses danseurs le suivent dans ses intuitions, jusqu’à l’exténuation, s’accommodant de sa frustration sans limites de gestes justes.

On découvre dans ce film les trois influences majeures de Preljocaj. Sa formation de judoka d’une part, qui lui a donné une connaissance du corps de l’autre et permis d’anticiper ses mouvements. Il lui a autorisé le choc et la percussion, qui font de lui un des grands metteurs en scène du duo (« Le Parc », bien sûr). L’autre influence fut celle de Dominique Bagouet dont il a été l’élève. Bagouet avait la même précision obsessionnelle du geste, utilisait lui aussi des énergies simples comme le poids du corps, jouait de rebonds, sauts, tours, enchaînés à l’infini. Avec pour objectif la fluidité parfaite. Enfin le cinéma. Fred Astaire et ses comédies musicales, où ce danseur hors pair semble toujours en suspension. Mais surtout Charlie Chaplin. « Chaplin avait compris que le corps peut transporter un langage » dit Preljocaj. « Je trouve que le cinéma, en soi, c’est déjà une danse ».

Au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence où il répète (et donc crée) « Gravité », on assiste à une danse athlétique et proche du sol, « masculine et sensuelle en même temps » dit Aurélie Dupont. À son travail avec une choréologue, scripte de ses répétitions interminables qui écrit la mémoire de sa danse, de la danse, « cette discipline amnésique ». À son attention de loup, animal survigilant affamé de mouvement. On écoute autant qu’on regarde sa voix douce enfin, sa troupe en absorber les vibrations amoureuses.

Sébastien de Dianous

Sébastien de Dianous

Réside à Genève

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