22 septembre 2019

De Gilgamesh au big data

Data Mossoul
Joséphine Serre
(c) Véronique Caye

Il y a désormais dans la programmation de la Colline une plage réservée à ce que l’on appellerait les « enfants spirituels de Wajdi Mouawad », ces jeunes auteur.e.s et metteur.se.s en scène (Alexandra Badea, Anaïs Allais…) dont le théâtre a été visiblement inspiré par l’œuvre de l’actuel directeur. Cette poignée d’artistes, dans la lignée desquels s’inscrit Joséphine Serre avec son spectacle « Data Mossoul »,a intériorisé les codes dramaturgiques mouawadiens (quête identitaire, entremêlement des strates temporelles, questionnement géographique, rapport à l’exil…). Elle annonce ainsi le retour assumé d’un théâtre qui raconte des histoires (rappelons qu’en 1990 Hans-Thies Lehmann sanctifiait l’avènement du théâtre postdramatique allant de pair avec la fin de l’histoire) et s’intéresse à la manière dont les événements façonnent les identités collectives et individuelles. À cet égard, « Data Mossoul »entremêle plusieurs récits, l’un s’approchant plutôt d’un conte d’anticipation dans un monde où le contrôle a été pris sur toutes les big data, l’autre remontant à l’épopée du roi Gilgamesh, et le troisième nous plongeant au cœur de la dernière guerre d’Irak et de la destruction de monuments par l’État islamique.

La guerre d’Irak, le changement climatique et autres inconforts de pensée pour le monde occidental ont donc tout bonnement été effacés du Web et de la mémoire humaine. S’ensuit dès lors la lutte éperdue d’un groupe de « hackers-résistants » pour contrer l’effacement de ces données et rétablir une vérité historique,mise en parallèle avec l’histoire du dernier empereur assyrien Assurbanipal, cherchant à conserver tous les savoirs de son époque dans sa bibliothèque de Ninive. Pourquoi pas. Mais à force de trop dire on ne dit pas grand-chose, voilà peut-être où pèche « Data Mossoul » : dans la multiplicité des intrigues et des thèmes abordés, se contentant parfois d’une réflexion en surface et sur trop de sujets différents (les fake news, l’histoire, la mémoire, le rapport à l’écriture…), la dramaturgie passe à côté de l’essentiel, qui pourtant affleure dans certains moments de réelle poésie (notamment dans le joli passage sur la Bibliothèque des anonymes où l’un des personnages retrouve une partie de sa mémoire). Un spectacle prometteur à bien des égards, porté par une distribution solide et une scénographie inventive, qui nous laisse pourtant quelque peu sur notre faim… Il semblerait que la relève de Wajdi Mouawad, bien que talentueuse, ait encore du pain sur la planche pour affirmer ses propres ressources narratives.

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