1 février 2019

De nouveaux territoires

The Wide West Show!
Gregory Stauffer
DR

Imaginez un espace inconnu dont les frontières sont estompées par la pénombre qui le submerge. Un nouveau monde à découvrir, pour nous spectateurs, qui tentons maladroitement d’y construire des repères, déambulant à tâtons, malmenés par les lumières arlequines intermittentes mais toujours guidés par un fond musical électronique imposant. Le trio de clown des plaines de l’Ouest habite cette terre à conquérir, et c’est avec une folie moelleuse puis effrénée qu’il va tenter d’y interroger notre rapport à l’humanité. Et tout commence par une onctuosité régressive, un besoin de hugs capitonné aux pains au lait, une rencontre affective avec son semblable dans cet univers dont les règles semblent aléatoires et potentiellement anxiogènes. De cette fusion originelle naît l’emballement inéluctable, et les voilà qui se jettent dans une course folle où les chorégraphies endiablées de ces trois cow-boys ne sont pas sans rappeler les gênantes séances d’aérobic au Club Med Gym. Parfois voisins des Télétubbies, ils ne semblent plus pouvoir enrayer la mécanique, alimentant la nécessité de la performance malgré tout, se frayant un chemin vers une victoire qu’il faut absolument arracher. Le drapeau en damier brandi avec rage devient un double symbole de triomphe et d’appropriation du territoire. Gagner pour posséder, ou une dénonciation par l’absurde du cruel manque de silence et de pensée. Le verbe se fera chair une fois la guerre à la réussite consommée, et c’est par une bûche anthropomorphe qu’il sera temps de s’asseoir et de tester ensemble notre capacité d’empathie et la faculté performative du langage. Suis-je prêt à accorder un semblant d’humanité à cette forme étrangère ? La parole du clown est toujours dans un extrême présent mais jongle sans cesse avec le réel ; ce pantin, ersatz de bois brut, parviendra-t-il par la seule volonté de l’artiste à atteindre une vie en soi ? C’est une proposition rafraîchissante, foutraque et encore en chantier mais qui s’immisce avec humour dans les failles narcissiques de nos sociétés contemporaines.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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