2 novembre 2019

Décortiquer Duncan

Isadora Duncan
Jérôme Bel
DR

Jérôme Bel n’est pas un chorégraphe au sens admis du terme, comme il l’affirmait lui-même dans le très beau portrait composé avec Pichet Klunchun en 2005. En effet, il ne crée pas de mouvement, ne recherche pas le geste adéquat mais explore les efficaces de la danse en anéantissant les écarts (physique, psychologique, culturel…) entre salle et scène. Son dernier opus, consacré à Isadora Duncan, est à la fois différent dans l’intention de départ et pléonastique dans la forme d’arrivée. Circonspects, nous passerons ici sous silence les dix premières minutes du spectacle, pendant lesquelles, par souci appuyé de la cause écologique, Bel performe de A à Z le programme de salle, puisqu’il en refuse désormais l’impression. Une fois les présentations achevées, il se lance dans la lecture – ton monocorde, aucune intention, Jérôme Bel n’est pas un acteur non plus – d’un équivalent de fiche Wikipédia sur la vie et les créations de la chorégraphe américaine Isadora Duncan. Ce récit s’illumine périodiquement, lorsque Elisabeth Schwartz, majestueuse danseuse duncanienne de près de soixante-dix ans, exécute dans les costumes vaporeux d’origine des solos mythiques parvenus miraculeusement jusqu’à nous. Le mystère de ces moments suspendus sera vite éventé et la déférence du sacré transformée en didactisme basique lorsque le chorégraphe se prendra à déchiffrer chaque mouvement en nous livrant les intentions qui ont précédé le geste. Tout devient lisible, la danseuse répétant trois fois les danses ainsi décortiquées. Cette mise à nu, cette mise à plat déflore sans ménagement ; que reste-t-il alors ? Une tentative renouvelée d’ausculter la grâce, de lui imposer un verbe, l’admiration silencieuse devant la beauté devenant obsolète.Lorsqu’il invite ceux qui le souhaitent à rejoindre la scène pour apprendre une pièce courte de Duncan, il expose leurs maladresses, leur malhabile initiation aux regards de l’assistance ; ce qu’il présente comme un enchaînement simple devient sujet de moquerie tant tous peinent à le reproduire. La démagogie n’a d’égale que les rires gênés d’un côté et de l’autre du plateau, et il nous faudra bien un dernier moment de volupté dansée pour atténuer ce goût acide. La danse contemporaine doit beaucoup aux recherches de Jerôme Bel et à son insatiable talent d’explosion des conventions ; il a signé assez d’œuvres agrippées dans nos mémoires pour que l’on pardonne les essais plus anecdotiques.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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