24 octobre 2019

Des claquettes pour l’éternité

Henrietta Lacks
Anna Smolar
DR

Revenant sur l’histoire tragique et longtemps négligée de l’Afro-Américaine Henrietta Lacks (1920-1951), mère de cinq enfants, ouvrière agricole dans une plantation de tabac, décédée des suites d’un cancer et dont des cellules seront subtilisées sans qu’elle en soit informée avant d’être exploitées par la science, la récente mise en scène d’Anna Smolar séduit, interpelle et contrarie.

Séduisent d’abord le jeu sobre, vif, ductile des comédiennes et des comédiens, leur agilité corporelle, leur faculté de brosser un portrait en quelques traits suffisants pour que l’émotion advienne, leur aptitude à passer d’un personnage à l’autre dans un laps de temps infime, à glisser prestement du récit au drame, leur capacité à donner forme au silence, à incarner l’extrahumain, à introduire poésie et humour dans le technique et le sordide. Quelques chaises, une table, un bureau, une poursuite, des claquettes aux pieds et la scène s’offre à toutes les mues : plateau médiatique, salle d’opération ou scène de music-hall.

Interpellent ensuite la profondeur et la variété des questionnements abordés : comment raconter l’inimaginable pour qu’il puisse être pertinemment appréhendé ? L’être peut-il se perpétuer hors de lui-même, post mortem ? Comment une société en vient-elle à tenir la vieillesse pour une maladie, la mort pour un échec, l’éternité pour une valeur indiscutée ? Le développement du savoir doit-il s’épanouir sans condition ? De quelles précautions éthiques et pédagogiques le rapport du médecin à son patient doit-il s’envelopper ? Qu’est-ce que reconnaître, réhabiliter un individu abusé ? Henrietta Lacks possède des cellules (bien vite anonymisées sous la désignation « HeLa ») dotées d’une propriété jamais observée auparavant – celle de se reproduire et de se multiplier à haut rythme. Une aubaine pour George Gey, le médecin-chercheur de l’hôpital de Baltimore qui la prend en charge et qui bien vite diffuse des cultures de son cru à travers les laboratoires du monde entier. Les cellules HeLa seront ainsi à l’origine du vaccin contre la poliomyélite, d’avancées relativement au cancer, au virus VIH, aux techniques de la fécondation in vitro, du clonage et de la thérapie génique. Henrietta, de son côté, n’en sut jamais rien ; ses descendants non plus – vingt ans durant.

La dramaturgie d’Anna Smolar nous contrarie enfin. Par les positionnements suggérés et les questionnements non posés. Bien que provenant d’une Pologne largement sensible à l’obscurantisme, elle tend à donner des hommes de science l’image de savants fous ou d’errants faustiens. Elle semble suggérer aussi que des royalties auraient suffi à régler l’« affaire Henrietta Lacks » à l’amiable, que l’évolution de la science doit dépendre d’un marchandage financier entre scientifiques et patients plus encore que d’une délibération collective sur les plans éthique, social et politique. En opérant un focus sur un destin individuel et exceptionnel, le spectacle nous touche, mais il nous ferait presque oublier que le mépris affiché à l’endroit de Henrietta fait système, participe d’un racisme institutionnalisé. Au terme de la pièce, par-delà le spectacle, par-delà les percussions des claquettes et le magnétisme hypnotique du swing, une conviction nous étreint : que jamais l’Homme et le Citoyen ne disparaissent derrière la blouse du patient ou la bourse du client.

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathieu Menghini

La vengeance de la louve

La récente parution de « La Chasse aux loups » aux éditions Classiques Garnier est un événement éditorial. En effet, on croyait perdu ce roman de Louise Michel initialement publié en feuilletons, en 1891. Fille naturelle d’un châtelain voltairien de la Haute-Marne, être tout d’oblations profanes, pédagogue en avance sur son temps,
29 avril 2020

Resocialiser la politique culturelle

Le sociologue et politiste Vincent Dubois parle de désocialisation quand le traitement de la culture « n’est plus le fait d’associations ou groupements constitués dans l’espace social local » et qu’il est « de moins en moins référé aux préoccupations sociales qui le fondaient à ses débuts (…). Les agents,
23 mars 2020

Improvisation sur le Vent

Les commentateurs du dernier film d’animation du Japonais Hayao Miyazaki s’accordent à lui reconnaître deux influences. La première, limpide, figure dans le titre même de l’œuvre : « Le Vent se lève » – titre qui reprend un très beau vers (« Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre
20 mars 2020

Se produire

Dans le cadre d’une série intitulée Around the world réalisée en 1955 pour la télévision britannique, Orson Welles se rend à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Là, il gagne la rue de Seine et franchit le seuil d’une curieuse « Akademia », celle de Raymond Duncan (le frère de la
19 mars 2020

Tutoiement de l’ombre

Percussion, sable, lumière, cuivre, cordes et corps. Tels sont les éléments de l’univers de la récente création de Maud Blandel. Dans ce mélange résistant ou ductile, chaleureux ou tempéré, organique ou friable se noue une cosmogonie essentielle, l’aurore et le crépuscule d’un monde traversé d’exultations et d’exténuations. Tout est tension
27 janvier 2020