27 septembre 2019

Des lucioles dans le Roundup

Farm Fatale
Philippe Quesne
DR

Des épouvantails écoactivistes enregistrent, telles des archives radio du futur, le chant disparaissant des derniers oiseaux. Éplorés et révoltés devant les dégâts d’un anthropocène qui pschitte du pesticide à tout-va et rase les champs pour y installer des supermarchés bio, les épouvantails de « Farm Fatale » entreprennent la green lutte avec les moyens du bord – ustensiles de ferme détournés en matériel radio, interview empathique d’une abeille dernière de son espèce, spray fortifiant au Matsutake. Fable écologique barrée, carnaval caustique où les épouvantails sont loin d’être les plus épouvantables, la nouvelle création de Philippe Quesne continue, après la variation apocalyptique de « CrashPark », d’explorer la modernité technologique avec le même souci d’y repêcher des filaments poétiques, à la manière d’une luciole surnageant dans un bain de Roundup. C’est drôle la plupart du temps (hilarante revendication de donner la parole aux OGM), le ridicule cocasse puisant autant dans la situation de départ – des épouvantails bird-friendly – que dans le décalage, à la fois absurde et attachant, entre la volonté sacerdotale de ces militants à préserver coûte que coûte ce qui reste d’une nature transformée en surface de rendement économique et le dérisoire de leurs moyens d’action pour y parvenir. Irrésistiblement grotesques et simultanément héroïques sont ces guerriers de paille. Malgré des jeux de mots un peu lourds, un début qui s’étire en longueur, le spectacle déploie une superbe scénographie – comme toujours chez Philippe Quesne – pour poser des questions plus profondes, sur la dialectique compliquée entre (in)efficacité et humanité des moyens de protestation. Assumer la violence et tirer sur le fermier industriel ? Ou l’effrayer avec de la musique – en l’occurrence, un remix greenwashé de Blu Cantrell ? Le spectacle se fait écologue, moins par son propos que par ses images, par lesquelles Quesne suggère que la nature et ses éléments – ses animaux, sa paille, ses œufs luminescents – sont tout sauf pauvres en monde : bien au contraire, les composants scéniques suggèrent qu’ils habitent non seulement le plateau mais aussi le monde. « Farm Fatale » invite sur scène des formes vivantes mais non humaines, les enserre dans la pureté d’un plateau blanc puis au cœur de variations lumineuses, et ce faisant dessine les contours d’un monde propre, souverain et bien en vie, tout comme les excellents comédiens, au-delà des masques et des voix modifiées, qui donnent à chacun de ces pieds nickelés idéalistes la texture d’une personnalité spécifique. Ces épouvantails à têtes de zombie, à la dégaine anthropomorphe et inquiétante, ressemblent autant aux marges de l’homme (qu’il conviendrait de laisser être) qu’à ce que l’humanité elle-même pourrait devenir, dans une projection monstrueuse. Formidable conte vert carnavalesque.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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