7 juin 2019

En larmes, en armes

Cion : le requiem du « Boléro » de Ravel
Gregory Maqoma | Nhlanhla Mahlangu
DR

Du noir s’élèvent les sanglots curieusement mélodiques d’un homme, sanglots qui s’étendent et se transforment peu à peu en une longue complainte. À la manière de multiples ruisseaux qui se rejoignent pour former une rivière, les larmes du personnage de pleureur inspiré par le livre « Ways of Dying », de l’auteur sud-africain Zakes Mda, irriguent la chorégraphie imaginée par Gregory Maqoma, livrant une réinterprétation toute personnelle du « Boléro » de Ravel. Ces larmes, tantôt joyeuses, tantôt féroces, s’emparent des corps des danseurs et se métamorphosent, par l’immense talent chorégraphique de Maqoma, en puissance d’agir. Nous voici alors promenés entre les tombes avec rythme, au son du « Boléro » revu par des chants sud-africains qui se posent comme le strict inverse de la mélancolie, tout en laissant sa place au chant de douleur. Le danseur et chorégraphe, par la force des percussions vocales allant parfois jusqu’au beatbox, crée une chorégraphie qui épouse les variations de la peine tout en y installant des sursauts de vitalité dont la force nous entraîne presque malgré nous. Nous retiendrons ainsi ce long passage où l’air de Ravel se fait chant de combat, chœur d’esclaves se préparant à un entraînement quasi militaire. Le groupe de danseurs devient de « peuple en larmes » un « peuple en armes », pour reprendre la belle formule de Georges Didi-Huberman. Armés de tissus blancs pliés qui frappent le sol et tout en faisant le geste de le nettoyer, les interprètes nous livrent la double image du joug et de sa libération, de la lutte et de l’objet de la lutte. L’ensemble résonne comme une chorégraphie puissante où les forces de vie ne cessent de s’élever contre ce qui entrave : douleur, oppression politique, peur de la mort, comme contraintes de céder devant la puissance des voix, des corps et de la musique. Maqoma s’improvise dès lors maître des larmes tout en leur laissant leur place, leur faisant toujours succéder le combat, et ce avec un talent magistral. Une réussite à la fois du point de vue de la réécriture culturelle, exercice périlleux, et du point de vue de l’expérience sensible ; « Cion » nous communique de son énergie et de sa beauté en touchant à quelque chose d’universel.

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