28 octobre 2019

Encapsuler l’esprit de Merce Cunningham

Sounddance/Fabrications/For Four Walls
Merce Cunningham | Petter Jacobsson | Thomas Caley
(c) Laurent Philippe

À l’occasion du centenaire de la naissance du chorégraphe américain Merce Cunningham (et, incidemment, du dixième anniversaire de sa disparition), le Festival d’automne lui consacre un de ses « Portraits ». Jusqu’à la fin du festival, il est donc possible de retrouver hommages et recréations des pièces emblématiques qui ont marqué la carrière de Cunningham. Un juste retour des choses pour un artiste qui a cheminé main dans la main avec le Festival d’automne depuis sa création, en 1972, y participant plus de trente fois.

Le programme proposé par le CCN-Ballet de Lorraine est un voyage dans le temps à travers l’œuvre de Merce Cunningham qui débute par un hommage de Petter Jacobson et Thomas Caley (« For Four Walls », réinvention d’une pièce perdue sur une musique de John Cage), passe par 1985 avec « Fabrications » et se termine en 1975 avec « Sounddance ». Au-delà de l’hommage brillant au travail de Cunningham, « For Four Walls » agit également comme porte d’entrée sur un univers difficile d’accès. Une entrée en douceur qui reprend les codes des chorégraphies de celui qui est considéré comme précurseur de la danse postmoderne, travaillant notamment sur l’aléatoire, comme l’ont également fait Trisha Brown, Lucinda Childs ou, plus récemment, Liz Santoro et Pierre Godard. Le glissement s’opère progressivement, amenant petit à petit le public vers des œuvres plus ardues en n’oubliant pas de lui distribuer au passage quelques clés pour lui permettre de mieux appréhender ce à quoi il va assister. « For Four Walls », avec son long miroir placé de telle sorte qu’il réfléchit quatre fois, a des allures de « Fame » où chaque interprète s’échauffe en tenue de sport. C’est en partant de cette image accessible car non intimidante que Thomas Caley réussit à se permettre de tirer les fils pour emmener, chaque minute, le public un peu plus loin.

L’aléatoire atteint son pic dans « Fabrications », qui utilise pour sa création un système de tirage élaboré à partir du Yi King, un art divinatoire chinois. L’ordre des phrases dansées n’étant alors jamais figé, les danseurs et danseuses sont ainsi replacé·e·s au cœur de l’acte créateur et non plus dans l’ombre du chorégraphe. Cet aléatoire cher à Cunningham va de pair avec une grande liberté laissée aux artistes sur scène, lui qui souhaitait que chacun·e s’interroge sur son interprétation propre des pas proposés. Loin d’être la première chorégraphie de Merce Cunningham, « Fabrications » dégage pourtant une énergie matricielle, les interprètes étant tour à tour mis·e·s au monde et aspiré·e·s par deux pans de rideau qui nous ont autant évoqué un sexe féminin que, par analogie avec l’accouchement, la maïeutique socratienne.

On a entendu certains, au sortir de la représentation, ironiser sur le fait qu’il serait bien présomptueux de présenter son travail en regard du travail d’un chorégraphe mythique. C’est oublier que Thomas Caley fut lui-même premier danseur au sein de la Merce Cunningham Dance Company et que l’hommage se veut probablement celui, sincère, d’un danseur à son chorégraphe, puis d’un chorégraphe à un autre, sur un pied d’égalité.

Audrey Santacroce

Audrey Santacroce

Rédactrice culturelle.

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