3 avril 2019

Épopée sonore

La Passion d'Enkidu (Gilgamesh Épopée)
Zad Moultaka
DR

Par Thomas Fontas

Pour qui ne connaîtrait Zad Moultaka – compositeur et plasticien libanais né en 1967 – qu’au travers de son passé pianistique, l’œuvre présentée ici semblera fort éloignée des langueurs fauréennes enregistrées jadis. Musique brute et même agressive autant que méditative ou mystique, cette « Épopée de Gilgamesh » s’appuie sur le texte éponyme, contant les aventures de ce roi légendaire.

La correspondance avec le récit mésopotamien se révèle d’une importance si capitale que celui-ci défile durant toute l’exécution de la pièce sur un écran disposé au-dessus de la scène, participant ainsi grandement à sa compréhension. Composée d’un instrumentarium original réunissant huit musiciens autour de divers instruments traditionnels grecs et méditerranéens auxquels viennent s’ajouter deux violes de gambe et un important dispositif de percussions, l’œuvre illustre sans concession les différents épisodes de l’histoire. De fait, le rythme est ici d’une importance prédominante et, participant à l’atmosphère violemment invocatoire, l’écriture procède par larges blocs d’accords féroces entrecoupés de mélopées entêtantes aux flûtes ou cymbalum. Afin de compléter cet effectif singulier, le compositeur confie par ailleurs à ses interprètes de nombreux passages vocaux, allant du simple effet de souffle au grognement en passant par le cri ou la récitation. L’ensemble revêt un caractère de simplicité primitive servant parfaitement le propos, encore renforcé par le jeu des nuances extrêmes – la musique flirtant souvent avec le silence. Résolument étrangère à tout système harmonique, cette pièce s’affranchit également des modes occidentaux en usant volontiers de micro-intervalles propres aux échelles orientales ou antiques.

On retrouve là quelque chose de cette âpreté naissant de la rencontre entre un art éminemment moderne et néanmoins imprégné de tout un monde lointain, culturellement comme géographiquement. Il serait difficile et sans doute parfaitement inutile de vouloir classer Zad Moultaka dans une quelconque école, celui-ci ayant développé un style n’appartenant qu’à lui-même, et dont on ressent ici l’influence du travail sur les musiques de film et les installations sonores. Il serait tout aussi vain de vouloir classer cette « Épopée de Gilgamesh » dans quelque genre que ce soit, sinon peut-être celui de la musique de scène, l’œuvre s’apparentant à un vaste opéra muet (moins lyrico-épique toutefois que la partition du Tchèque Bohuslav Martinu dans les années 1950), où les longs passages dépourvus de texte laissent tout loisir aux instruments d’incarner le souvenir des héros défunts. Ce sont ici les ballets d’une partition quasi verbale tant elle dépeint et exploite tout à la fois chaque contour de cet audacieux livret. Dans la quatrième tablette de l’épopée, Gilgamesh lui-même exhorte Enkidu : « Fais retentir ta voix comme un tambour ! […] Ne pense qu’à la vie ! »

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