5 novembre 2019

Escale en Vénitie

Depuis les plaines d’Italie, après la traversée de versants tendres et verdoyants, le château de CastelBrando s’impose à la vue tel un vaisseau suspendu dans la nue.

Tandis que s’éloignent les émotions serpentines de Venise et que les yeux s’habituent au port altier de ces nouveaux reliefs, calme et fraîcheur colonisent nos esprits, enfin prêts à la vacance. Une vie de cour, oisive, poreuse à l’air du temps qui passe, lentement, sans accroc ni accroche, un Prosecco à la main et un roman sur la table ; le programme des trois prochains jours se pare pour les fêtes, les délices et la langueur estivale.

Le tour d’un propriétaire deux fois millénaire (en certaines de ses arcanes) constitue en soi une aventure. L’édifice réserve, en effet, bien des atmosphères à ses hôtes : de la plus romantique à la plus martiale, de la plus escarpée à la plus recluse. Tout invite à se perdre. Le dédale des pierres, les terrasses perchées, les couloirs insolents rivalisent de styles et jouent ostensiblement la carte du charme. Couvert d’un duvet carmin, un escalier sans fin fait face à la réception ; plusieurs stations le ponctuent toutefois : une salle au mobilier enveloppé de drapés clairs accueille les convives au petit-déjeuner, un étage ajoute une vue panoramique à vos apéritifs tandis qu’on entre dans une enfilade de salons comme dans une peinture. Tout juste regrettera-t-on une musique d’ambiance omniprésente : pourquoi, dans l’ombre des cèdres, disputer sa souveraineté au silence ?

Les chambres immersives transportent les voyageurs dans l’Histoire tout en préservant sobriété et confort. L’espace généreux et les hauteurs sous plafond sont ici une certaine évocation du luxe sans chercher le dernier cri ou le tape à l’œil. Partout des espaces de réception accueillent congrès, cérémonies ou fêtes de famille : théâtres sous tente ou en dur, salles médiévales, restaurants avec vue, chapelle, alcôves de pierres réservées au bien être, caves troglodytes pour les dégustations de vins locaux. Les cépages sont nombreux sous ces ciels gorgés de soleil : cabernet, merlot et bien sûr le Prosecco – lequel vaut au vignoble de la région de figurer, depuis 2019, au patrimoine mondial de l’UNESCO. A noter aussi que le domaine produit son propre digestif (riche de quarante herbes différentes !) et une eau de source particulièrement pure.

Seule la promenade attentive et curieuse permet d’appréhender les multiples secrets du château et de jouir de vues contrastées entre plaine légèrement urbanisée et relief préservé. CastelBrando ressemble à un labyrinthe crénelé dont les arbres centenaires et fleuris accompagnent les détours et protègent les confidences. Aux portes de la citadelle, de petites escapades en forêts attendent les marcheurs.

Les alentours immédiats une fois arpentés, il sera temps de gagner le bourg de Cison de Valmarino en contrebas (par le funiculaire depuis les douves ou quelques minutes de marche) et de se diluer sans complexe dans les plaisirs gastronomiques du terroir. Les quinze premiers jours d’août, étals et calicots s’épandent dans la gaieté ; les artisans de la région investissent les ruelles et animent joyeusement les places et les cœurs. Les habitants et les quelques touristes partagent aux mêmes tablées vins, fromages et charcuteries. Ne cherchez pas à comparer, rien n’équivaut à la tendresse de la porchetta ou à la polenta fondante de la modeste Osteria da Giaele. Vous voici au cœur de ce que l’Italie propose de mieux.

La place du village servit de cadre au film Mogliamante (La Maîtresse légitime, 1977) drame de Marco Vicario dans lequel s’illustra notamment l’inoubliable Marcello Mastroianni. Tout semble en effet prendre des couleurs de pellicule, entre temps arrêté et carte postale ; l’âme de l’Italie éternelle semble pulser à chaque coin de rue. Qu’il est doux de flâner, repus, gargarisés par le bon et le beau qui ne cessent de se disputer nos faveurs ! Qu’il est agréable de gravir enfin la pente vers le fief, de retrouver ses pénates éphémères et de s’autoriser à s’abandonner, sereins, heureux, grâce à un personnel présent, affable, généreux et respectueux de chacun, grâce aussi au restaurant qui midi et soir vous accueille dans un cadre majestueux en servant une cuisine simple et de qualité. CastelBrando est un hôtel de charme qui sait préserver aussi bien ses tours que la douceur de vivre si précieuse aux voyageurs que nous sommes.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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