28 octobre 2019

Festival CIRCa : 32 ans et encore tout son mordant ?

Fractales - Libertivore © Loic Nys
Fractales – Libertivore © Loic Nys

La 32e édition du festival CIRCa à Auch a été marquée par le départ de Marc Fouilland, son directeur depuis 18 ans, et par la tenue du séminaire Fresh Circus #5 qui a réuni plus de 700 professionnels du cirque venus de toute l’Europe. Après une très belle semaine, la programmation du dernier week-end était toutefois inégale.

La plus belle proposition de ces derniers jours prend le cirque pour sujet et non pour médium. Il s’agit en effet de « Columbia Circus » et « FreeTicket / KM0 » de la cie Léna d’Azy (Cécile Léna). Un genre de roman noir, une histoire fragmentée en points de vue et en épisodes discontinus qui laissent une grande liberté à l’imagination. Des décors reconstruits avec minutie à différentes échelles, où le regard du spectateur isolé se laisse guider par les éclairages précis, tandis qu’une voix dépose le texte dans son casque. Une merveille d’exigence plastique et sonore, pour un voyage poétique dans un univers délicieusement suranné.

Pour le reste, on a relevé que beaucoup de spectacles jouaient sur la répétition, sur la lenteur et sur l’étirement. Cela leur réussit diversement, et peut être dosé avec finesse, pour que le spectacle se reprenne in extremis chaque fois que le spectateur menacerait de s’habituer ou de décrocher, comme dans « Fractales » de la cie Libertivore. Ce mélange de danse, portés, contorsion, tissu et autres acrobaties aériennes, réussit à installer sa singularité : scénographie forte et organique où se fondent les corps, éclairages parcimonieux, tableaux muets très graphiques, rythme et énergie qui vont et viennent comme les pulsations d’un pouls invisible. C’est beau et captivant.

Mais d’autres propositions viennent à épuiser l’attention du spectateur à force d’étirer chaque geste aussi loin qu’il peut aller. On pense à « Racine(s) » de la cie L’Attraction, qui, malgré d’indéniables qualités lors des évolutions sur une corde lisse revisitée, se perd dans un passage au sol qui le vide de sa tension. Ou à « Sanctuaire Sauvage », qui promet d’appréhender le cirque par des sens nouveaux, mais qui, après une entrée en matière prometteuse, finit par rendre sa place à la vue, et s’étiole dans une recherche sonore peu spectaculaire. Pourtant, l’idée est séduisante et la technologie d’amplification intéressante.

Même le captivant « Screws » d’Alexander Vantournhout n’est pas exempt de redites. Des cinq tableaux qui le composent, le premier et le dernier se répondent sans qu’on ne comprenne en quoi la proposition y gagne. Mais la recherche menée sur la présence de l’objet dans le geste chorégraphique reste passionnante. Qu’il s’agisse de jouer avec l’emprise de la gravité, de modifier les appuis, d’introduire des contrepoids, le résultat est probant, et produit du déplacement et du beau.

Clinamen Show - Groupe Bekkrell © Massao Mascaro
Clinamen Show – Groupe Bekkrell © Massao Mascaro

Finalement, c’est peut-être un cirque moins cérébral, plus immédiatement poétique, qui réussit le mieux. « Appuie toi sur moi » de la cie Cirquons Flex, sur une fable bien écrite, met joliment en dialogue les corps et le texte. Est-ce une histoire d’amour impossible, une métaphore de l’accompagnement ? On ne sait. Mais les deux personnages sont attachants, la virtuosité technique évidente, l’utilisation de la musique enthousiasmante.

Reste le « Clinamen Show » du Groupe Bekkrell, aussi bouillonnant que son prédécesseur, servi par une scénographie géniale qui offre d’infinies possibilités de jeu. C’est inventif, provoquant, osé. Les personnages et le décor se transforment, les corps deviennent autres, des passages s’ouvrent. Mais le propos et la tension dramaturgique finissent par se diluer un peu. Malgré une interprétation de qualité, le texte boxe à moitié dans le vide. L’utilisation du corps dénudé est pleine d’humour, mais manque son effet politique. Peut-être la proposition s’est-elle dispersée à force de multiplier les directions de travail.

Une édition en dents de scie, donc, mais qui confirme néanmoins la place centrale du festival dans le paysage européen des arts de la piste.

Mathieu Dochtermann

Mathieu Dochtermann

Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche cette corde sensible, au fond de la poitrine; le reste, c'est de l'habillage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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