17 septembre 2019

Furlan ou les paillettes de la pensée

Concours européen de la chanson philosophique
Claire de Ribaupierre | Massimo Furlan
DR

On reconnaît la patte du metteur en scène suisse d’origine italienne à sa faculté à créer des concepts dramaturgiques à la fois ludiques, attirants et malins, à proximité et parfois loin des plateaux. En convoquant dans ses intentions la figure du cheval de Troie, il revendique cette avancée masquée dans les territoires de la pensée et explicite le divertissement comme travestissement, outil joyeux et efficace pour parvenir à ses fins. Car ici le but de la démarche paraît clair ; en demandant à onze intellectuels de composer une chanson philosophique et en transformant la scène en show musical toutes lumières dehors, le spectacle se veut spectaculaire et ouvert à de nouvelles réflexions philosophiques sur le monde contemporain. Reprenant (comme en 2010) les codes de l’Eurovision, célèbre événement musical télévisuel européen, ce concours voit défiler des chanteurs défendant leur drapeau, épaulés par des clips et des chorégraphies très crédibles, kitsch et pop comme il se doit. Après chaque prestation, un panel d’universitaires, différents chaque soir, commentent les textes de leurs collègues, tentant d’y apporter un éclairage, soit dans une volonté de compréhension plus large, soit avec l’objectif de complexifier les intentions de l’auteur. Cet échange est modéré par Claire de Ribaupierre – qui cosigne cette mise en scène –, gentille plante verte, stéréotype de ces femmes cathodiques, souriantes mais cruches, qui peuplent les studios.

Alléchant par bien des aspects, le spectacle peine pourtant à déverser sur les foules, dont le délire s’amoindrit passé la troisième chanson, cette pensée que l’on attend comme la manne dans le désert. L’exercice, certes très périlleux, de ce temps de parole par ces intellectuels peu rompus à ce type de discours se révèle limité, car peu de matière parvient à sourdre de ces échanges. La forme, qui dans ce contexte se doit d’être percutante et séduisante, n’est pas assez fluide pour permettre au fond d’advenir au milieu des robes à paillettes.

Ce soir-là, la présence de Vinciane Despret, éthologue belge, a ouvert quelques brèches vers des concepts différents et prouve aussi que la prise de risque doit apparaître comme plus réussie selon le panel de chercheurs en présence. Saluons, bons joueurs, la chanson gagnante « Du goût de l’autre ou chanson cannibale », écrite par Mondher Kilani, anthropologue suisse, auréolé à Vidy-Lausanne comme, nous pouvons l’imaginer, le sera sans doute « La Ballade des hommes infâmes, d’après Michel Foucault », écrit par Philippe Artières, chercheur en sciences sociales au CNRS, lors des représentations du concours à la MC93.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025