13 mars 2019

I/O n°94 : Absence

En mai 1872, Fantin-Latour présente au Salon son « Coin de table », qui, à défaut des Baudelaire, Banville et Hugo qu’il avait en tête à l’origine, deviendra culte par la présence conjointe de Rimbaud et de Verlaine. Plus fascinante encore que cet hapax pictural est l’absence du poète rabat-joie Albert Mérat, dont la défection à la séance de pose (« C’est Rimbaud ou moi ! ») sera escamotée par l’ajout espiègle, en ultime recours, d’un pot de fleurs flanquant la droite du tableau. On a raison de dire que l’histoire du regard est d’abord l’histoire de ce qu’il ne voit pas : la réalité fragmentée que propose le peintre, de la même façon que le photographe par son cadrage ou le metteur en scène par l’enceinte du plateau, est une injonction déguisée à la traverser et à en ignorer les limites apparentes. Le vide du hors-champ, chacun le remplit par sa propre exégèse, qu’elle soit angoissée ou heureuse, et il n’y a qu’un pas dès lors vers la mystique rédemptrice. Celle de Heidegger lorsqu’il prétend que la seule possibilité qui nous reste dans la pensée et la poésie, c’est la disponibilité pour la manifestation de Dieu ou pour son absence dans la catastrophe. Que nous sombrions face au Dieu absent. « Between the idea / And the reality / Between the motion / And the act / Falls the shadow » : c’est à l’exploration de cette ombre interstitielle qu’invitent les vers de T. S. Eliot et, tout aussi bien, les pages de I/O. À la recherche du temps perdu – et d’Albert Mérat, qu’y trouve certainement.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025