2 avril 2019

Ivres de myrrhe et d’encens

Soirée Mystique
Jonathan Harvey | Marco Suarez-Cifuentes | Nieto | Richard Wagner
© Le Balcon

Le Balcon, collectif transdisciplinaire ouvert aux créations protéiformes et aux artistes aventureux, fête en grandes pompes sa première décennie d’existence. Le festival organisé en son honneur dans l’enceinte de l’Athénée donne un bel aperçu du caractère hétéroclite de ses projets, nourri par un instrumentarium singulier. Placées au cœur de son ADN, les techniques de sonorisations électroacoustiques permettent l’élaboration d’ingénieux équilibres et mélanges de textures, donnant ainsi naissance à un orchestre à géométrie variable, propice aux expérimentations de tous bords. Il faut dire que le collectif compte dans ses rangs le talentueux Florent Derex comme membre fondateur, également connu au sein du label B Records. Sous sa baguette (partagée, au sens propre comme figuré, par Maxime Pascal), le Balcon déploie d’intrigantes capacités et choix artistiques, depuis l’accompagnement musical de médium vidéo (« Dracula », « La Métamorphose ») jusqu’au genre de l’opéra (« Jakob Lenz »).

Cette effervescence créative formule un concert insolite, placé sous le mystérieux auspice de la célébration « mystique ». Trois œuvres y sont établies en regards : trois pièces fortes qui tissent un lien unique depuis le XIXe jusqu’à la période contemporaine. Richard Wagner et son poème symphonique « Siegfried-Idyll » côtoie « Bhakti » de Jonathan Harvey, œuvre clef du post-modernisme musical qui mérite à très juste titre d’être réécoutée. Enfin, une création originale constitue le cœur brûlant de ce voyage artistique et spirituel : « L’Agneau Mystique INNUBA » est en réalité un fragment de l’opéra déambulatoire « Revelo » qui s’achèvera en 2020 et dévoile l’association singulière du compositeur Marco Suárez-Cifuentes et le vidéaste Nieto.

Le résultat possède quelques aspérités évidentes qui, loin d’amoindrir son charme, tempèrent au contraire de manière bienvenue les airs très sérieux de l’ensemble. « INNUBA », en particulier, bouscule l’architecture générale du concert dans un geste gentiment provocateur. Il y a dans cette explosion d’illuminations successives une impression de déjà-vu ; un esprit sauce 70s qui modèle un voyage fragrance hippie mais en mode bon-chic-bon-genre. Bout-à-bout, ce voyage musical projette des espèces de fantomachies. Des métamorphoses d’un passé ré-imaginé brassent savoirs bibliques – parfois affadis –, mythes continentaux et spiritualités extra-européennes. En un mot, le spectacle modèle quelque chose de Frankensteinien, qui participe à l’attrait général autant qu’il corsète l’intention de départ. Mais l’expérience vaut très certainement le détour, tant en raison du choix des œuvres que de leur traitement acoustique minutieux et inventif. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter au Balcon une nouvelle belle décennie créative.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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