29 mai 2019

Jouer avec la fille du comte

Mademoiselle Julie
August Strindberg | Julie Brochen
DR

Dans d’autres écrins que le théâtre de l’Atelier, la scénographie poudroyante de Lorenzo Albani aurait pu nous paraître inconvenante, tant son naturalisme légèrement stylisé ravive le vieux temps moderne de la scène et fait de cette parenthèse ensoleillée sur les pavés de Montmartre un minuit au Paris de 1893, celui du Théâtre-Libre d’Antoine, où la pièce fut accueillie selon Strindberg par « des menteurs et des ânes ». Là où Julie Brochen surprend toutefois notre attente pleine de pétales fanés, c’est par sa dépsychologisation subtile et plutôt inédite de la matière dramatique. Si l’on peine à apprécier, au début du spectacle, la confrontation assez rigide entre la « demi-femme » et son valet, où la libido est mécanisée par le rapprochement chorégraphié des corps, cette défiance envers le naturalisme sentimental finit par nous captiver, car elle ôte tout ronron mélodramatique à cette lutte sociale pour en faire un jeu de l’amour sans hasard, un carnaval nostalgique frictionné par l’horizon trop clair des lendemains. À l’énième suggestion du désir, timide transgression sociale photographiée par l’intime chambre noire du théâtre, la scène rejoue et déjoue ici plus frontalement le songe impossible d’une nuit de la Saint-Jean où l’on déride provisoirement les masques. Amorçant quelques élans distanciatifs (puisque le théâtre lui-même ne cesse de brûler les lèvres des personnages), entre autres par l’apport ironique de chansons extradiégétiques puisées dans le répertoire de Gribouille, Brochen n’assume pas assez cette friction esthétique, tant le jeu cinématographique d’Anna Mouglalis, qui offre un cynisme ténébreux parfois convaincant à son héroïne, contredit l’envolée ludique de l’ensemble. La charmante désuétude du plateau et l’ultime pudeur tragique finissent cependant par l’emporter, dans ce spectacle encore fragile et trop expéditif (en raison sûrement de contraintes techniques) qui devrait gagner en intensité avec quelques « perles d’eau » sur son « tablier à carreaux », comme disait sa chanson.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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