17 mars 2019

Juste une illusion

Summer break
William Shakespeare | Natacha Koutchoumov
DR

Scruter l’art du théâtre au théâtre est chose commune, et pourtant dans cette adaptation shakespearienne resserrée sur le quatuor amoureux du « Songe d’une nuit d’été » Natacha Koutchoumov dissèque avec une acuité nouvelle l’art de l’interprétation et sa mise en abyme. Et pour jouer sur le jeu avec autant de finesse, il faut que la distribution jouisse d’une gamme de nuances, de basculements et de distanciations virtuoses. Le public assiste à une répétition étrange organisée sous prétexte de casting où l’ombre dominatrice d’un donneur de ton semble mener la danse. Tous coincés derrière des cadres, microtés pour appuyer ce jeu télévisuel auquel on croit assister, ils tentent de s’approprier leurs personnages, qui ne manquent pourtant pas d’auteur. Pirandello est cependant bien présent, mais c’est plus du côté de « Se trouver » qu’il faut aller chercher les parallèles ; ici aussi, la confusion troublante entre acteur et personnage est au travail. Ce qui rend ce spectacle particulièrement intéressant, c’est la démonstration que le théâtre reste résolument cet art du faux qui accroche le réel bien plus intensément que le réel lui-même. Encore une fois, l’ensorcellement résout les dissonances. Le faux sang et les faux coups, les ruptures régulières des conventions avec cette perméabilité intermittente du quatrième mur, ces allers-retours vers ce metteur en scène invisible mais présent en permanence par les jeux de regard donnent une leçon non didactique sur les possibilités infinies de transformation qu’offrent les plateaux. On pourra s’interroger sur la pertinence du choix de maintenir jusqu’aux saluts une bande-son imposante et redondante avec la dramaturgie sans respiration – l’effet « comme au cinéma » ou la peur du silence ? –, mais le plaisir (parfois sadique) d’observer ces comédiens se débattre avec les rêves et les cauchemars d’un autre est un moment qui se savoure en esthète ; les passages du texte de Shakespeare livrés entre cris et chuchotements, les cerises sur le gâteau.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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