24 avril 2019

La machine infernale d’Ivo van Hove

Les Damnés
Ivo van Hove
© Christophe Raynaud de Lage

Grand succès, d’abord dans la cour d’honneur du festival d’Avignon en 2016, puis à Paris, « Les Damnés » reviennent cette saison sur les planches de la Comédie-Française, toujours avec la même efficace et la même virtuosité.

En ce lundi 15 avril 2019, les images d’archive de l’incendie du Reichstag, en ouverture de la pièce, ont véritablement un goût de cendre : traversant la Seine pour en rejoindre une autre, on voyait Notre Dame se faire mordre par les flammes, et l’on se disait que cette vision sublime – au sens kantien –, que ce coup de poing de la réalité bien pleine entraînait plus d’effroi et de pitié qu’aucun spectacle n’en produirait jamais.

C’est néanmoins imprégnée de toutes ces émotions que l’on s’enfonce dans le velours rouge, pour assister à la lente déréliction de la famille d’industriels von Essenbeck sur le plateau de jeu où chacun veut damer le pion aux autres damnés, et déploient ses stratégies, mêlant jalousies, ambitions et érotisme. Cette machinerie infernale dont la mise en route se révèlera, sans surprise, fatale, où Shakespeare s’allie à Sophocle, où l’on convoque les Atrides chez « Macbeth », est servie par le jeu jouissif des sociétaires et soutenue par des moyens techniques, auxquels tout spectateur, même dilettante, est désormais habitué. Certains reprocheront peut-être l’omniprésence de la caméra et de l’énorme écran, qui sert de toile de fond au plateau et permet d’entrer dans l’intimité des visages et des tourments ; d’autres admireront la qualité formelle de la photographie, au rendu cinématographique. Toujours est-il qu’Ivo van Hove, à travers cette adaptation du scénario de Visconti, avec lequel il entreprend un travail de compagnonnage depuis plusieurs spectacles, offre un très bel objet scénique, et éclaire en clair-obscur notre époque, souvent comparée aux années 30, à la lumière de celle de la fable.

L’une des plus grandes réussites de la mise en scène est ainsi la traduction plastique de la montée du fascisme, grand vainqueur de cette débandade familiale : le plateau s’assombrit, les corps se figent, l’Hauptsturmführer guette le moment opportun, alors que les différents acteurs se révèlent être ses pions, relégués de jardin à cour, de l’espace des coulisses à celui des cercueils où ils sont condamnés après avoir joué leur rôle. Ils peuvent alors redevenir poussière, tandis que sonne le glas (ici, le gong).

Un bémol néanmoins : si « Les Damnés »  répondent aux attentes, et soulèvent des enjeux politiques avec une grande habileté formelle, le metteur en scène belge nous laisse avec un petit goût amer dans la bouche, en ne parvenant pas véritablement à poser de questions de théâtre. J’entends par-là : maintenant qu’il détient le savoir-faire, l’intelligence du propos, et les meilleurs ingrédients pour mettre en œuvre sa recette, le risque est grand de se maintenir dans une zone de confort à tendance paresseuse, entraînant avec lui le spectateur. Or le public aime se faire chahuter, et les dieux aussi peuvent chuter : la scène doit rester un défi, toujours risquée, un péril renouvelé.

Ysé Sorel

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Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

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