4 avril 2019

La magie du recyclage

Rétrospective
Jérôme Bel
© Herman Sorgeloos

On vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Littéralement. Et il nous faut bien remercier les artistes de prendre la peine de retracer leurs cheminements créatifs, surtout quand ils restent ce faisant fidèles à leur grâce et à leur humour.

L’intro-rétrospective manigancée par Jérôme Bel à travers un montage vidéo de dix-huit extraits est une heureuse plongée dans ses œuvres passées. Ce n’est pas tant une peur de l’oubli, ou un excès de nostalgie, qui conduit le geste : on y voit surtout le créateur curieux et premier spectateur de lui-même. En inhumant ses propres travaux, depuis les années 1990, l’œil alerte du chorégraphe projette un nouveau circuit de sens. Ce dernier est moins politique qu’il n’y paraît ; il se trouve avant tout resserré sur une observation minutieuse des corps et des êtres. La malice de Jérôme Bel nous rappelle de ne pas céder à la tentation d’une interprétation idéologique. Les close-up et le sens du découpage rythmique déçoivent les pensées systématiques en nous ramenant incessamment au contact du présentiel, du corps en acte. Souvent décrit comme célébrant la diversité, Jérôme Bel inscrit cette réalité en lui-même en flirtant avec la démonstration rimbaldienne du « Je est un autre ».

Il existe une douceur indescriptible à voir un auteur manipuler ses premiers travaux, à la fois extensions de lui-même et altérités. Ces nœuds de réflexion font penser à la joie de Marina Abramovíc qui, dans « Walk Through Walls », exprimait son soulagement lorsque ses plus anciennes pièces trouvaient enfin de nouvelles occasions d’être jouées, comme une seconde naissance. Jérôme Bel s’amuse de ce joyeux recyclage (et son public – vieux ou neuf – aussi), tout en rendant un sincère hommage aux artistes de talent, professionnels comme amateurs, qui l’ont accompagné. Il nous rappelle ainsi avec beaucoup de simplicité et sans démagogie aucune que toute œuvre est le produit d’une cocréation incessante, synchronique et diachronique. Le chorégraphe est certes auteur, mais son geste embrasse une multiplicité d’êtres, projetant ainsi de nouvelles trajectoires, de nouveaux possibles, sans tomber dans les affres d’un discours surplombant. Il est à espérer que « Rétrospective » souffle sur l’esprit créatif de l’avant-garde comme sur les braises d’un foyer.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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