20 mars 2019

La punition du ciel

Dom Juan ou le Festin de pierre
Molière | Jean Lambert-wild | Lorenzo Malaguerra
(c) Tristan Jeanne-Vales

On fréquente depuis quelques créations le clown blanc de Jean Lambert-wild, et quoi qu’il puisse générer comme réactions épidermiques, force est de constater qu’il se charge avec panache de nuances et d’épaisseurs au gré de ses appropriations. Traversé par les figures mythiques dont il est constitué (Richard III ou Lucky dans « Godot »), il attrape ici celle de dom Juan et la modèle sous un jour résolument morbide malgré l’opulence et l’extravagance alentour. Les coupes dans le texte de Molière font jaillir la noirceur en recentrant l’intrigue sur le contrepoint troublant du valet et de son maître et la présence menaçante et libératrice du Commandeur. Nous voilà donc immergés dans un décor imposant de fête foraine, au cœur d’une maison hantée, sorte de palais décadent à la fantaisie colorée inquiétante. Le trop-plein ne semble pas être une question, et il faut accepter d’être envahis – de sons, de lumières, de pirouettes… – pour accéder à cette farce et en saisir les enjeux souterrains. Enrober pour faire passer la pilule ? Car dans cette adaptation, c’est bien la mort le personnage principal, sublimée curieusement par un Sganarelle tout de squelette vêtu, désarmant de naïveté, pataud, encombré d’un corps qui semble démesuré, tout comme la moralité qu’il porte comme un fardeau et qu’il confronte sans filtre à la liberté effrayante de son maître. Tout ici est affaire de poids ; des tapisseries d’Aubusson qui encadrent majestueusement l’intrigue, des fantômes qui s’invitent à la fête, du silence dramatiquement absent, et de cette légèreté incarnée par ce héros en pyjama bondissant sur les escaliers en porcelaine de Limoges comme sur les lieux communs que l’on tente de lui infliger. Une lourdeur qui s’impose donc mais qui n’enlève rien à l’intérêt du risque. Le duo franco-suisse Lambert-wild-Malaguerra sculpte cette féerie grinçante avec des partis pris audacieux sans souci de correspondre à un goût de l’époque ; on y assume une direction d’acteur très expressive, une esthétique criarde, des chansons de cabaret et la lumière verte des trains fantômes. Si la scène est le lieu des expérimentations, saluons les tentatives de ceux qui s’y risquent, et tant pis pour l’agression momentanée de nos besoins d’espace et de nos standards esthétiques.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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